CHAPITRE DEUXIEME
AsceiiHion du Conservatoire des Arts et Métiers à Paria, ik Sainl-Germain-d'Aulnay (Orne), le 1:1 sejiletnbro 1868.
L'ascension de Calais, où nous avions obtenu la direction de notre aérostatparle3courant3aérien3,entungrandretentissement,etpresquetoua les journaux en parlèrent. Cette expérience attira l'attention de l'Académie lies Sciences, elle me valut les éloges et les encouragements de quelquesuns de ses membres les plus éminents Je résolus de poursuivre la campagne d'expéditions aérostatiques scientitiques,queje venais d'ouvrir si fortuitement, et de continuer les belles études dont Gay-Lussac avait jadis tracé le programme. Comme j'avais fait mon apprentissage de chimiste dans les Laboratoires du Conservatoire des Arts et Métiers, je songeai il m'élever, dans le jardin de ce bel établissement, M. le général Morin, alors directeur, accueillit ma proposition avec le plus aimable empressement, et M. Tresca sous-directeur, mit à ma disposition les instruments d'observations qui pouvaient m'être nécessaires.Mon nouvel ami Jules Duruof accepta d'être le capitaine de la future expédition, et il mit son ballon à ma disposition. W. de Fonvielle, qui avait déjà exécuté plusieurs ascensions aérostatiques, me demanda de joindre ses efforts aux miens, et je lui offris avec empressement l'hospitalité dans notre nacelle.
Le dimanche 13 septembre 1868, le ballon le Neplune s'éleva à midi 20 minutes du Conservatoire des arts et métiers, Jules Duruof avait été obligé de donner à l'aérostat une force ascensionnelle assez considérable en raisonde l'espace resserré où le départ avait dû s'accomplir. Aussi nous mon-
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toas rapidement jusqu'à t MO mètres, admirant le ^jplendide panorama de Paris que, pour la première fois, je contemple à cette altitude. Nous suspendons au cercle nos instruments, nous arrimons notre guide-rope,et nous disposons à entreprendre nosespériencer(,que nous avons exécutées pendant quatre heures consécutives avec autant de précision que dans un laboratoire terrestre.
Pendant presque toute la durée du voya{,'e, nous avons plané au milieu d'un cirque de nuages, ayant un diamètre apparent d'au moins 150 degrés de valeur angulaire. Ce cercle, très régulier, très homogène, un peu plus noir du côté de l'orient que du côté opposé, produisait un spectacle vraiment admirable. Le ciel était d'un bleu très pur, surtout dans le voisinage du zénith, et la terre s'apercevait constamment au-dessous de la nacelle, même au moment où l'aérostat est parvenu â sa plus grande hauteur, :\ a heures yO minutes (3 tSûO mètres).
GetefFet curieux de cirque de vapeur, est probablement liù à la transparence de certains nuages qui ne se laissent entrevoir que sous une certaine épaisseur ; vus dans la verticale, sous une faible épaisseur, ils sont transparents, mais horizontalement, sous une plus grande épaisseur, ils sont opaques et s'entrevoient à une certaine distance de l'œil, en produisant ainsi laspect d'un cercle tout autour de l'observateur. (Page 'M.)
L'ombre du ballon, qui se découpait nettement à la surface du sol, nous a suggéré l'idéede la possibilité de son emploi pour quelques déterminations importantes, auxquelleson n'avait pas encore songé précédemment.
Le mouvement de cette ombre, comparé à la direction de l'aiguille aimantée, donne très nettement l'angle de la route ; son observation peut encore servira étudier les rotations souvent fréquentes de l'aérostat, en qui fournit le moyen d'introduire des corrections dans les observations relatives aux oscillations de l'aiguille aimantée. L'ombre du ballon peut être encore appelée à déterminer la déclinaison du so!eil':il sulfiraitde l'observer à midi dans un lieu dont on connaît la longitude, la latitude et l'altitude. Elle estsusceptiblede servir à vérifier la loi deshauteurs baro-
métriques. Pour arriver à de telles déterminations, il siiflirait, connaissant le diamètre réel du ballon, de mesurer le diamètre apparent de l'ombre avec une lunette à réticule mobile autour d'un cercle gradué. Un fil à plomb donnerait la verticale : on aurait ainsi la longueur de la ligne menée du centre de l'aérostat, la valeur de l'angle qu'elle forme avec la verticale, et pour avoir l'altitude vraie du ballon, il n'y aurait plus qu'à résoudre un triangle recta!i;,'le ABC (voy. flr;. p, 25)'.
Pendant que nous avions observé notre ombre sur le sol je m'étais risqué à jeter par-dessus bord une bouteille vide. Je la vois qui tombe lentement et je la suis dômes yeux. Mais jamais je n'avais fait l'expérience de la chute des corpssur une aussi vaste échelle eljene supposais pas d'abord que ma bouteille mettrait un temps considérable à toueber la terre. Qui plus est, participant encore an mouvement du ballon, elle suivait notre nacelle. Je l'avais lancée au-dessus d'un champ, mais elle tombe toujours
i. Voyages aériens, par 3. Glaislior, C Klniiniiarion, W. d« Foiivitllc et G. Tissan-
dier. Haclielie et C", 1870.
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et la voici qui airive au-dessus d'un village. Si elle touche une maison, elle^va certainement, tombant de si haut, la traverser depuis le toit jusqu'à la cave. Heureusement, elle continue toujours sa promenade rapide et ne touche terre que dans un champ éloigné.
Cette histoire me rappelle l'anecdote que rapporte Arago sur la cliaise de fiay-Lussac, et que je reproduis textuellement ■. « La gravité du sujet, dit Arago en parlant de l'ascension de G;iy-Lussar, ne doit pas m'empê-
Euiploi Je
cher de rapporter une anecdote assez singulitire, dont je dois la connaissance à Gay-Lussac. Parvenu à 'i OfMl mètres, il voulut essayer de monter plus haut encore, et se débarrassa de tous les objets dont il pouvait rigoureusement se passer. Au nombre de cos objets figuraitune cliaise enbois blanc que le hasard fit tomber sur un buisson, près d'une jeune TiHe qui gardait les moutons. Quel ne fut pas Tétonnement de la bergère ! comme l'eût dit Florian. Le ciel était pur, le ballon invisible. Que penser de la chaise, si ce n'est qu'elle provenait du paradis? On n'avait à opposer à cette conjecture que la grossièreté du travail; les ouvriers, disaient les
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incrédules, ne pouvaient, là-haut, être si inhabiles. La dispute en était là lorsque lesjournaux, en publiant toutes les particularités du voyage de Gay-Lussac, y mirent tin, et rangèrent parmi les faits naturels ce qui jusqu'alors avait paru un miracle, »
A l'altitude de 2 40(1 mètres, nous avons subi l'influence d'un effet physique curieux : une sensation de froid très pénétrant, unie à une impression de chaleur intolérahle causée par l'ardeur des rayons solaires traversant un air sec. A l'altitude de '2 SôO mètres, le Neptune, subissant cette action du froid, s'est mis à descendre précipitamment Jusqu'en vue (le terre (280 mètres), et Duruof a dû vider plusieurs sacs de lest pour empêcher notre choc contre le sol. Après avoir atteintl'altitude de 1 21X) mètres, ta descente s'est opérée en Normandie, dans des circonstances dramatiques toutes particulières.
Le vent, assez faible dans les régions élevées de l'air, était rapide à la surface du sol. Aussi l'ancre jetée se trouvait-elle rapidement remorquée par le ballon, tout en traînant contre terre.
Tout à coup, elle glisse dans une mare, et s'y incruste d'une manière invincible. Le ballon est jeté violemment au bout du câble long de 70 mètres; il se crève et s'aplatit subitement en se vidant. Nous nous croyons perdus. Mais le vent s'engouffre dans l'étoffe |vide, et amortit singulièrement notre cliute contre terre, en nous y ramenant attachés à l'extrémité de la corde, comme un vaste cerf-volant. — L'elfet du vent fut si considérable sur la corde d'ancre, que celle-ci,longue de 70 mètres, se trouva allongée par cet effort, de H mètres environ.
Le choc à terre fut assez rude ; Duruof se trouva lancé en dehors de la nacelle, tandis que le panier, se renversant, nous y empriî^onnait sens dessus dessous, W. de Fonvielleet moi. Aucun de nous n'avait ta moindre Idessure'.
nous venons de décrire a été l'olijet d'une note préaeulée à l'Académie des sciences le 21 segitembre JS(i8, En outre de» ol>servQliona de pression barométrique, du température et d'humidité de l'air, nous avions empoilê avec nous des papiers ozonomëtriqueB qui bleuirent Uana les régions Élevées, un anémoinèlre, un (tphygmographe pour lea pulsations ariériellea. Nous avions emporté en outre des dis-
Avant de cootinuer le récit de mes ascensions, il me paraitjnéeessaii-e de donner au lecteur qui ne serait point initié, quelques détails sur l'aérostat dont on se sert aujourd'hui, et qui ne diffère que fort peu de ceux que les premiers inventeurs construisaient il y a un siècle.
C'est une sphère généralement allongée à -sa partie inférieure, et dont
ie volume varie, pour les ascensions ordinaires, de (WU à :! OOOJ mètres cubes. Les ballons du siège de Paris cubaient % 000 mètres '. L'étoffe employée a longtemps été la soie de Lyon; ce tissu est d'un ])rîx
SOlutiOQB sursaturée!) de Huirate dt; soude, etc. Nous n'Insistera us pas ici uur nos expériences qui ont été publiées daus des recueils spëciaui:.
1. Quand on coufectiouite les ballons avec de la soie, et qu'on les remplit avec de l'hydrogène dont ta force aseensionnelle considérable est do 1 180 uramnics environ par mètre eube, on peut leur donner un volume bien moindre. Un petit ballon de 400 mètres cubes suffit aiiiplenieiil pour deux voyageurs. Avec la percaline et le gaz de l'éclair rage, un ballon de 7(10 mètres peut enlever deux voyageurs, avec excès de lesl.un ballon de 1200 quatre ou cinq, et ainsi de suite.
HISTOIRE DE MES ASCENSIONS considérable, on l'a remplacé par la percaline et la soie de Chine. Les notions les plus élémentaires de la géométrie permettent de tailleries /HseflMa-jlorsqHerétoffeest coupée, les fuseaux sont cousus, soit à la main, soit à la machine à coudre. Quand le ballon est ainsi confectionné, on le rend imperméable en l'enduisant d'un vernis formé d'huile de lin réduite aux deux tiers de son volume par l'ébuHition.
l,e ballon, à sa partie supérieure, est muni d'une soupape formée de deux clapets que des liges de caoutchouc tiennent fermés, et qui s'ouvrent quand on tire de la nacelle, la corde qui s'y trouve fixée et qui pend naturellement au milieu du ballon. A sa partie inférieure, le ballon est muni d'un orifice héant, Yappendive, destiné à permettre aux gaz de s'échapper par la dilatation. La sphère d'étotîe, gonllée de gaz de l'éclairage, est maintenue par un filet qu'une couronne attache au cadre de la soupape. Le (ilet, à sa partie inférieure, se termine par trente-deux cordelet-
tes, qui se réunisseot à un cercle de bois au moyen de boucles s'adaptant à des gabillols. La nacelle est unie à ce même cercle par l'intermédiaire de cordes tressées dans l'osier dont elle est formée.
C'est au cercle que sont encore fixés les cordes d'ancre et le giiide-rope destinés à l'atterrissage. Le guide-rope consiste généralement en une simple corde de i{X) â '.200 mètres, que l'on laisse traîner contre terre, quand la nacelle a touché le sol. Il est quelquefois formé d'une sangle plate hérissée de crins, et qui sous le même poids produit un frottement plus énergique, à la façon d'un véritable frein.
Quand l'aérostat a quitté terre, il s'élève plus ou moins haut suivanl
Kipuv pour I eiplicDUon di
la force ascensionnelle qu'il possède au départ. Un ballon de 2000 mètres cubes a une force ascensionnelle de 1 400 kilogrammes, en admettant que le mètre cube degaz éclairage puisse enlever 700 grammes, ce qui est i peu de chose prés la vérité. Il faut déduire de cette force ascensionnelle le poids du ballon et de tout le matériel, qui est environ de 000 kilogrammes. S'il y a dans la nacelle six voyageurs pesant 70 kilogrammes chacun, soit 420 kilogrammes, le bailou sera équilibré à terre avec 480 kilogrammes de sable formant lest, ou 24 sacs de lest à 20 kilogrammes chacun. L'équilibrage du ballon s'opère par tùtonnement; pour déterminer l'ascension, il suffit de jeter quelques kilogrammes de lest.
Si le ballonn*est pas tout àfait imperméiible, b'îI se charge d'humidité, il tendra bientôt à redescendre; pour le maintenir dans l'air, ou pour le faire monter, l'aéronaute jette du lest. S'il veut descendre, au contraire, il ouvre la soupape, et laisse échapper une certaine quantité de gaz.
Une fois dans l'atmosphère, l'aérostat se déplace avec le courant aérien dont il fait partie ; aussi n'y a-t-il pas de vent en ballon, quand on se meut horizontalement. Le sentiment du calme, de l'immohilité absolue est ce qui frappe le plus le voyageur. L'aspect de la terre légèrement creusée en cuvellc au-dessous de la nacelle, offre encore un aspect nouveau et curieux. Cet effet s'explique très iiisément par les lois de la perspective. L e voyageur en ballon voit se redresser l'horizon tout autour de lui, par la même raison qu'un observateur placé en haut d'un peuplier d'une longue avenue verrait sur l'horizontale AB (Voy, fig, de la p, 39) le sommet de tous les arbres, et apercevrait la ligne de terre, comme si elle allait en montant. Si l'observateur était resté au piod de l'arbre, en C, c'est au contraire la ligne passant par le sommet des arbres qui lui semblerait descendre vers l'horizon, comme le fait voir notre seconde lif^ure ci-contre. L'effet de perspective dans l'aérostat est singniièrement augmenté, et il est plus siijsissant encore, parce que nul objet ne vous iixitache au sol et qu'on a le vide au-dessous de soi.
Il arrive fréquemment, dans le cours d'une ascension, que l'on perde complètement la terre de vue, quandon plane au dessus des nuages; d'autres fois, on ne l'aperijoit que d'intervalles en intervalles.
Le retour à terre, la descente, s'opère très facilement et sans aucun danger, quand le vent est faible ; s'il souffle au contraire avec force, la nacelle est souvent heurtée violemment contre des ob-ïtacles, ou traînée contre lesol pendant quelques minutes. Mais avec le sang-froid, l'habitude du voyage aérien, on ne court réellement que de faibles risques dans les ascensions ordinaires, exécutées avec un bon matériel et con-