ÉTUDE SUR L*HISTUIRE UE MES IDEES
sûreté générale. C'était la préoccupation quotidienne de notre tribu d'exil. Et ces menaces avaient bien quelques chances d'être exécutées, grâce à une loi d'extradition votée par la Belgique. Au milieu de ces graves préoccupations, comment évoquer des souvenirs d'enfance? Il le fallait pourtant; la nécessité le commandait, elle devint même un moyen de guérison et de pacification morale. La vie en plein air convenait aux maux nerveux, de longues promenades dans les bois de pins et de mélèzes qui avoisinent Bruxelles, tel fut le régime qui produisit l'Autobio^i^raphie. Nous partions tous les jours à midi pour Boitsfort ou pour Gronendaal; forêts, retraites bénies ! je leur dev;ds chaque jour une page de l'Histoire de mes Idées. Elle n'aurait pu éclore sans les bienfaisantes heures où nous respirions dans les sapinières l'haleine des plantes neuves. Heureusement le printemps fut précoce cette année, après les neiges qui ne nous arrêtèrent jamais et que la mousse et les branchages de la forêt rendaient fort praticables.
Mars eut de très-beaux jours ; la nature renaissante dictait ces pages, une végétation nouvelle relleurissait aussi dans l'esprit. Assis à la lisière des bois, sur des troncs de pins, c'est en écoutant les voix des oiseaux qu'il notait ses souvenirs d'enfance.
Le lendemain , de bonne heure à Touvrage, il
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complétait à la maison les feuillets crayonnés dans la forêt. Ces travaux accumulés entre un retour et un départ, vivifiés par sept heures en pleine forêt, accélérés par le zèle de la copiste, furent terminés le 25 mars. Notre vie des bois dura six semaines, le temps d'écrire V Histoire de mes Idées. Invisibles pour iios compagnons d'exil, notre vrai cabinet de travail était dans la clairière des sapins, voilà pourquoi ces souvenirs ont gardé la double fraîcheur de l'adolescence et des retraites bocagères^
J'ai raconté ailleurs la lecture qui eut lieu devant quelques amis.
La suite ! la suite! Ce fut le cri général.
Ah! si j'osais un jour
Voici deux lettres inédites qui résument ce qu'Edgar Quinet s'est proposé par Y Histoire de mes Idées, le but, l'origine et les difficultés de cette œuvre.
« A monsieur Auguste Marie,
« à Paris.
a Bruxelles, février 1858.
€ Cher ami, « J'ai supprimé les deux petits ouvrages que vous avez revus. Je laisse de côté tous ceux que
Voyez Mémoirêi d'Exil,
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j'ai en manuscrit sur des sujets d'histoire. Voilà bien des vides. Je les remplirai par un autre ouvrage uniquement littéraire que j'écris tout exprès pour celte nécessité. Et quel sujet prendre? J'ai voulu qu'il ne pût prêter à aucune difficulté et qu'il se liât à notre recueil. J'ai écrit dans cette vue des Souvenirs d'enfance. Ce sont des espèces de Mémoires familiers dans lesquels je reviens sur les quinze premières années de ma vie.Je fais là l'histoire morale de ma conscience, de mes idées, de mes sentiments, et cette histoire est, au fond, une étude sur la nature humaine, à travers ma propre expérience. Les petits événements qui font la matière de ce récit et de ces observations ont au moins quarante-trois ans de date. C'est dire assez qu'ils sont en dehors de notre époque. L'mtérét que ces récits peuvent offrir aux lecteurs de mes neuf volumes précédents, sera de leur montrer comment l'homme moral, l'être pensant, s'est formé en moi. Il m'a semblé qu'un ouvrage de ce genre, trouvait sa place naturelle à la fm de ce recueil car je voudrais que chaque écrivain s'expliquât ainsi devant ses lecteurs. J'ai déjà au moins une centaine de pages d'impression ; peut-être irai-je jusqu'à cent cinquante, mais je n'irai pas au delà, car je ne veux pas dépasser la quinzième année, le temps où les idées sont encore en germe. Si lei* circonstances euiîsent été différentes, j'aurais
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ajourné de publier cet ouvrage, car quelques personnes pourraient me blâmer de parler de moi. Mais outre que cela ne m'est jamais arrivé, je crois le faire sans qu'on puisse m'accuser sincèrement de vanité.
a Je m'étudie dans ce passé, hélas ! déjà si ancien, comme j'étudierais un insecte dans sa larve ou dans l'œuf, sans beaucoup plus d'infatuation.
« Enfin, persuadé que l'on ne peut éviter toutes les critiques, tous les inconvénients à la fois, je prends le parti qui a au moins le mérite d'être possible.
« Je travaille à force pour envoyer bientôt mon manuscrit.
« Avec ces matériaux tout nouveaux et innocents comme l'enfance, il n'est pas question d'ajourner, mais bien de paraître.
« Adieu, cher ami,
Votre
« EDGAR QUINET
c  monsieur Michelet.
a Bruxelles, 17 mai 1858a
€ Cher ami, € Vous avez bien deviné, j'ai écrit non pas seulement un ouvrage, mais deux, et à la suite de cet excès, j'ai été un peu indisposé. Voici mon
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histoire ; c'est celle de vos fourmis dont on détruit les nids, dès qu'ils sont faits ; elles sont obligées de recommencer, sauf à être excédées comme je Tai été.
t Vous savez que j'ai écrit cet hiver un volume sur Waterloo. On avait commencé d'imprimer. La panique est venue, tout a été interrompu, j'ai du penser à autre chose.
« J'avais préparé mon dixième volume. Quand il a été revu et corrigé, on a trouvé qu'on ne pouvait réimprimer ce qui avait été imprimé déjà sept ou huit fois sans difficulté ^ Voilà donc mon dixième volume réduit à rien, quand je devais le croire sous presse. Que faire pour réparer cette trouée? Uu ouvrage tout nouveau. Mais lequel? J'ai en manuscrit plusieurs ouvrages qui ne pouvaient paraître de cette manière. Il eût fallu les partager ; les scinder, c'était les perdre.
t Mon embarras était grand, comme vous pensez. Ma femme m'a donné l'idée d'écrire des Souvenirs de ma vie. Gela convenait pour terminer une édition complète.
« J'ai donc entrepris une Ilisloire de mes Idées, C'est un peu l'histoire de noire génération, au moins dans ses origines; travail bien délicat! Il a fallu la nécessité pour me donner le courage do publier ainsi mon secret sur tant de choses.
^ £u»eignêw»ent du piui>lê.
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«f Ah ! que je suis impatient de voir ce livre entre vos mains. Puissiez-vous en être content !
« J'aurais voulu arriver jusqu'au dénoûment véritable, c*est-à-dire à ce jour de 1825 où je vous ai connu pour la première fois chez Cousin (vous vous en souvenez !). Le temps, l'espace, m'ont manqué pour cette fois. J*ai dû m'arrêter avant d'avoir touché ce bienheureux jour.
« Cet ouvrage ajouté à celui de Waterloo, c'était trop pour une saison. Je me sentais fatigué; mais je me suis acharné au travail sans vouloir m'en détourner, même pour vous écrire. Je craignais de ne pouvoir me remettre à l'œuvre si j'interrompais. Tout est fini, envoyé. Je respire et je viens bien vite à vous!...
€ EDGAR QUINET
Malgré les circonstances désastreuses au milieu desquelles l'Autobiographie parut pour la première fois, la critique ne lui a pas fait défaut. M. Emile Montégut lui consacra un admirable travail, qui devrait servir d'introduction à 17//s-toire de mes Idées; il exprimait la crainle que ce livre, enfoui entre des brochures politiques, n'eût pas tout le retentissement qu'il mérite :
f L'auteur aurait voulu enterrer cette perle, de manière à la dérober à tous les yeux, qu'il n'aurait
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pas mieux réussi. Nous ferons violence à la modestie de M. Quinet et nous exposerons à la lumière cette perle si bien cachée *. »
Notre cher et regretté ami Louis Laussedat, dont la démocratie déplore la perte récente, publia dans V Indépendance belge un compte rendu où éclate la fraternité des idées et des sentiments qui unissait les proscrits. Nous en détachons un fragment, pour rendre hommage à la mémoire du vaillant compagnon d'exil, et aussi pour marquer les différences qui caractérisent ces deux dates, 1858 et 1878 :
f Pénétré delà sainteté de son idéal, le progrès constant de l'humanité, M. Edgar Quinet le poursuit sous toutes les formes, poésie, histoire, philosophie. Dans ce travail persévérant, il oublie constamment les soins de sa personnalité ; on le voit, suivant la nature de son sujet, tour à tour exprimer avec enthousiasme son admiration pour tout ce qui lui paraît grand et noble, ou se jeter vaillamment dans les luttes les plus ardues et les plus périlleuses contre ce qu'il croit être Terreur et la mauvaise foi.
c Nous ne connaissons aucun homme entré
1 Autobiographie d'un penseur comlempcrain. Rtvuê dê$ Deiuf âlondei, 15 janvier ISûO.
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aussi jeune que M. Edgar Quinet dans les lettres, ayant comme lui parcouru l'âpre carrière de renseignement supérieur et de la vie politique, qui présente un ensemble aussi harmonieux dans toutes ses œuvres.
et Le secret en est dans le sentiment du devoir qui n'a cessé d'animer M. Edgar Quinet. Historien, poëte, philosophe, professeur, publiciste, partout il apparaît possédé de la même et unique pensée : la recherche, la démonstration de la loi du progrès dans l'humanité. Jamais il ne se dément, même dans les situations les plus difficiles ; tel on l'a vu dans la chaire du Collège de France, tel on l'a retrouvé à la tribune nationale, tel encore il est dans l'exil...
« Ce qui ne peut être assez honoré, c'est la loyauté, la constance, la ferveur, apportées pendant trente ans dans des luttes aussi vives, à travers des événements , où tous les principes semblent remis en question, toutes les conquêtes de l'esprit humain comme abîmées dans d'immenses cataclysmes, c'est la foi d'un homme survivant à tant d'épreuves publiques et privées. Ne peut-on pas dire de lui: Impavidum feiient ruinœ.
« Sous le titre : Histoire de mes Idées, Edgar Quinet initie le lecteur à l'origine, au développement de son elre intellectuel et moral.
€ Bien différent des nombreux mémoires, dont
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le but unique semble être la glorification de leurs auteurs, ce livre raconte avec une candeur et une naïveté pleine de charme toutes les phases d'éclosion successive de ses idées.
« On peut dire que c'est une sorte d'histoire naturelle delà vie humaine. Il n'appartient qu'aux àmes droites et pures, aux consciences tranquilles de montrer ainsi en public les replis intimes de leur nature.
« Un trait surtout caractérise ce travail, c'est le cachet de vérité, qui frappe l'esprit à chaque ligne ; c'est bien l'histoire morale de toute une génération qui a fait acte de foi et conserve la conscience du futur avènement de ses croyances. •
Vingt ans se sont écoulés depuis que ces lignes furent écrites. La France bâillonnée, terrifiée, ne parlait alors que par la voix de ses proscrits ; ils conservaient intacts le droit éternel, et l'âme de la patrie. Beaucoup d'entre eux vivaient sans espérance, uniquement soutenus par le désir de la justice. L'heure de la justice est enfin venue ; les criminels ont fui et la France s*est retrouvée.
En voyant resplendir les diamants de la couronne, sous leur dais républicain, en songeant aux fronts indignes, aux éj^ée& frauduleuses qui se
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sont ornés un jour de ce brillant incorruptible, on se dit: c'est l'image de la France. Rien n'a pu ternir ce pur diamant ; façonné par un art perfec>tionné, il réfléchit la lumière des cieux; celte irradiation, c'est le génie de la France.