EDGAR
« Ck>llege de Bourg, 28 avril 1816.
€ Je t'aurais écrit bien plus tôt ma chère mnman, si ma tante Cédos n'avait eu la boule .1' m*emmener quelques jours à Certines où je nie suis bien amusé. Je te remercie de la peine que tu as prise de m'envoyer des cheveux \.. J'ai retrouvé mon ancienne méthode de violon où il y a de si jolis airs. C'est M. Olivier qui l'avait, ^jme AiUaud est venue avec nous à Certines et est repartie pour Nanlua. La grande servante du curé de Certines est morte, ce qui a jeté le curé dans la désolation. Ma tante et moi avons été le
t Pour faire des bîiguei.
voir ; il ne faisait que déplorer son malheureux i;c>rt et il terminait ainsi toutes ses phrases ; « Ilclas ! hélas ! hélas! la vie n'est qu'un chenil! *
« Tu serais bien bonne si tu écrivais un petit mol à iM. Pacoud pour qu'il me donne de l'argent, car je n'en ai plus. Je prie bien mon papa d'agréer mes respects et de croire que je pense toujours à lui. Le temps me dure bien de te voir, ma chère maman, écris-moi le plus tôt que tu pourras.
€ EDGAR QUINET
< Collège de Bourg, 6 mai 1816.
< Je suis bien triste, ma chère maman, que tu sois tachée contre moi. Je tâcherai une autre fois de t' écrire plus souvent et d'une manière dont tu sois plus contente.
« Ma tante Cédos a été bien bonne pour moi; malheureusement elle est partie. Gomme M. Destaillades doit faire un voyage en Provence et qu'il s'ennuyait à Trévoux sans ma tante, il est venu la chercher. Je n'ai pas encore été malade depuis «pie tu es partie. Nous n'avons jamais jeûne, ni tait maigre pendant le carême. Maintenant que jo t'ai rassurée sur mon compte, dis-moi aussi si tu le portes mieux. Ce que tu m'as écrit de ton mal ma
288 DOCUMENTS INEDITS
bien inquiélc. Plus les vacances approchent, plus le temps meflure. Grois-lu que nous irons demeurer dans la maison de M. Prudlion?
« Je fais toujours tout ce que je peux pour me corriger de mes défauts. L'idée que je pourrai Vu rendre heureuse un jour par mes bonnes qualités me soutient et m'encourage.
« Je n<e sais pas ce que sont devenus les cheveux et la bague dont lu me parles ; cela est iàcheux pour moi ; mais je t'en sais toujours autant de gvé^ ma chère maman, et j'en remercie autant la bonne Philippine.
« Je joue mes duos. J'aime toujours mon violon et je sens que je suis bien plus fort qu'auparavant.
« La décadence de M. Terrât m'a bien affligé. Est-il encore àCharolles ? Qui est. maintenant le principal du collège? Je ne sais pas si je pourrai prendre des leçons de danse. Envoie-moi, s'il te plait, le plus tôt que tu pourras les escarpins quo tu m'as promis, car l'on fait ici des souliers qui sont tout à fait de paysans ; il sont trop laids pour aller en ville, mais bien bons pour m'amuser ici.
« Je pense toujours à toi, ma chère maman. Je ne goûte presque point de vrais plaisirs. L'idée que je SUIS éloigne de toi empoisonne tout. Adieu, ma Donne maman.
t «DGAR QUINEÏ. »
ÉTUDE SUH I/HISTOIUE DK MES IDÉES '2^{)
t Collège de Bourg, 19 mai 1816.
€ J'ai ressenti, ma chère maman, bien du plaisir en recevant ton paquet, mais ma joie a été de courte durée et un chagrin, le plus cuisant, Ta remplacée. J'ai vu sur le billet qui est sur l'indienne: « En automne, l'on fera cet habit à Edgar. »
« Tu me destines donc à passer loin de toi les vacances, au Collège ! Je serai donc le seul de tous les élèves qui n'ira pas embrasser ses parents? 0 ma chère maman, si tu ne veux pas de moi, permets-moi au moins d'aller chez ma tante Gédos, qui m'a invité à aller à Trévoux. J'ai refusé honnclomcnt son invitation parce que j'aime bien mieux être avec loi. Et maintenant tu me rebutes, lu nie relègues au Collège! Tout ce que j'ai fait pour me corriger de mes défauts me sera donc inutile, puisque tu ne pourras le savoir. Cependant je ne puis encore croire que toi qui m'aimes et qui fais tant pour moi, tu veuilles me condamner ici pendant le plus beau temps de l'année. Qu'ai-je donc fait pour mériter cette rigueur ?
« Claudine a apporté de l'argent à M. Olivier. Tu dois avoir reçu deux lettres de moi. Je ne peax pas prendre des leçons de danse à présent parce aue je n'ai pas le temps à cause de ma première communion.
2U0 DOCUMENTS INED7T/.
« Je ferai tout ce que je peux pour la bien faire.
« Ecris-moi bienlôt pour me dire si tu veux mo tirer du profond chagrin où je suis plongé. J'espère que tu n'es plus malade,
« Adieu, ma chère maman. Ne veux p/ws, je t'en prie, le désespoir de ton Dis. Écris-moi le plus tôl que tupourras, car j'en ai bien besoin.
« EDGAR QUINET. 1
« Collège de Bourg, jeudi soir, mai 1816.
« Que ta lettre m'a fait plaisir, ma chère maman ! Je te reverrai donc!...
« Si par bonheur tu viens ici au mois d'août, je te prie d'avoir la bonté de m'apporter mon fusil.
« Adieu, je ne puis t'écrire plus au long, mais j'espère qu'une autre fois je pourrai mieux épancher mon cœur dans le tien.
* EDGAR QUINET
En publiant ces lettres d'enfant, j'éprouve le regret de ne pouvoir donner en môme temps les réponses de sa mère, toutes dictées par la raison et la tendresse ; tour à tour sévères ou enjouées,
«TUDE SUR 1. HISToil.L UE AZS IDEKS 291
un chef-d'œuvre de hautes pensées, le meilleur manuel d'éducation.
Elle cherche à développer en lui les qualités qui étaient en germe, à lui faire acquérir celles qu'elle ambitionne encore. Elle l'exhorte à la piété, à la prière, elle exige l'exaclitude, la politesse. Sans cesse, elle l'interroge sur toutes ses actions, sur les plus secrets mouvements de son âme.
Je veux citer au moins une lettre de ce même prin'-^mps de 1816:
« Charolles, juin 1816.
« Mon très-cher enfant, je pense toujours à toi secrètement et sourdement ; je te sens toujours dans mon cœur quoi que je fasse, que je lise, que je dessine, que je cause avec des visites, en toute occasion, j'ai toujours une autre faculté qui me sert à m'occuper de toi.
« Rends-moi donc un peu de tous ces sentiments que je te donne en tout temps, en dirigeant toujours tes actions et tes intentions de la façon que tustis qui doit me plaire. Travaille donc avec courage parce que ta recompense est dans le bonheur que j'en ressens. Sois toujours bon, parce que c'est la plus belle des qualités aux yeux de Dieu et des hommes. Sois gai et heureux, parce que c'est l'apanage d'une bonne conscience. Enfin écoute toujours
292 DOCUMENTS INEDITS
la conscience et tes inclinations naturelles qui doivent être bonnes et droites, parce que tu es mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toule mon ali'ection.
• Ton papa a été content de toi, lu Tas bien reçu, tu lui as parlé plus librement qu'autrefois. On ne lui a pas dit de mal de toi et sur les registres il n'y avait à ton riom ni o, ni u, tous deux des caractères de réprobation Quoique tu ne lui ais rien joué du violon, il n'a pas laissé d'être content, parce qu'un M. Midau lui a dit qu'il t'avait entendu, que tu étais ou serais fort, etc. Il a été un peu fâché de ce que ces leçons de géométrie ont tant de peine à aller. Tu sais de quelle importance il faut que cette sorte d'étude finisse par être pour ton avenir.
« Pénétre-t'en bien et accroche au moins avec zèle et bonne foi avec toi-même tout ce que tu pourras.
« Je suis toujours persuadée que l'intention mentale et la bonne volonté ferme et sincère doivent opérer davantage sur un être bien né que les exhortations inutiles, quand on a soi-même assez d'âge ^ et d'esprit pour sentir et connaître sa position, ses besoins et la nécessité. Je veux donc m'en rapporttT à toi-même du fruit que tu chercheras réellement à tirer de ces chères études
a Le jour de ma naissance j'ai aussi reçu (et c'est ton papa qui l'a ouvert) ton bulletin. Nous y avons
I u avait treize ans.
ÉTUDE SLiH l'hISTOII;^ DE AIES IDÉES 293
VU première place en composition latine et seconde en composition française. Tu juges du plaisir que cela m'a fait. 11 m'a semblé que c'était une façon que tu avais prise de me souhaiter et de me donner aussi un présent le jour de ma naissance, et jj l'en ai tendremeiU remercié dans ma pensée. »
Des lettres enfantines que je viens do citer, on peut tirer mainte induction. Edgar Quinet a montré dans VEspril nouveau comment de nobles facultés, si on ne les cultive pas, s'atrophient ou dégénèrent en défauts.
Avec le même esprit logique, il est permis de dire que les défauts d'un enfant combattus à temps, certains penchants dirigés avec intelligence, peuvent devenir des qualités utiles.
Quel est le défaut dont il s'accuse au collège avec un désespoir plaisant à cet âge? Le crime dont il fait son rveâ culpâ avec tant de contrition, c'est l'esprit taquin. 11 réussit à le vaincre, il ne lui en resta que cette douce malice qui fait partie de la gaieté. De tous ses ouvrages, Merlin C Enchanteur est celui qui conserve le mieux ce sourire. Dans les brochures politiques, le ton railleur est plus accentué \
< Voyez la Aeutiion, l'Fxpédilion du AJexiqm,
QCI.NET. HISTOIKE DE MES IDtE». îiO
^94 DOCUMENTS INEDllï»
Il acquit aussi une qualité très-rare, celle de détourner de son âme Findignation et la colère par l'enjouement. Pour cela, il lui suffisait de considérer sous un aspect plaisant les hommes ou les choses qui auraient pu l'irriter. Il riait, il était désarmé.
Souvent je Tai vu recourir à ce moyen aussi spirituel que sage; il évitait ainsi les tristes rétlexions, les récriminations amères sur l'ingratitude humaine, sur les mauvais procédés de certaines gens.
Sa bonne humeur s'épanouissait à leurs dépens dans le secret de l'intimité. D'autres eussent châtié les méchants. Pour lui, il se croyait suffisamment vengé s'il ne leur avait pas donné la satisfaction de le blesser, de l'atteindre, s'il n'était pas même effleuré par leurs traits. Toute peine était épargnée. Dans sa jeunesse il employa contre lui-même cette arme de la plaisanterie pour se défendre des sentiments qu'il ne voulait pas laisser croître. Dans son âge mûr, il s'en servit pour parer contre des inimitiés soudaines, inexplicables.
Que de fois, lorsque je redoutais pour lui la rencontre de personnes hostiles, j'étais aussitôt rassurée par la gaieté avec laquelle il m'en pariait en rentrant. Parfaitement tranquille en face de ses ennemis, il me disait en riant : « Ils ne me font pas plus d'elïét que si je voyais marcher devant moi une paire de pincettes. »
ÉTUDE SUR l'histoire DE MES IDÉES 295
Étaient-ce des ennemis? Non. Peut-être des consciences mal à Taise. Il était, lui, la voix de la conscience.
Mais revenons à la treizième année.
Toutes les qualités distinctives de l'homme, la modestie, la haute droiture, le dédam de l'opinion, se retrouvent déjà chez l'enfant. Que de fois il se renferma dans un silence obstiné, laissant passer l'averse des reproches immérités. Sous cet air impassible se cachaient la plus vive sensibilité et des mobiles d'une délicatesse exquise, joints à une fermeté de caractère d'autant plus rare qu'il résistait à des tentations d'amour-propre. On va en juger. Oui, il se serait laissé accuser, déchirer, haïr, sans se justifier, plutôt que de manquer à la voix intérieure qui l'approuvait, lorsque tous le méconnaissaient.
Chaque été, il accompagnait sa mère à Ouilly, où elle passait quelques jours chez madame et monsieur Bruys (le sous-préfet de Charolles). Les deux familles étaient très-liées ; Charles et Léon Bruys étaient les plus anciens camarades d'Edgar. Ils apprenaient aussi le violon. Un jour, au salon, on demande à Charles de jouer un morceau ; il s'en acquitte si mal que madame Bruys le fait cesser et exige qu'Edgar le jouât. Il refuse: ni prières, ni menaces, rien ne fléchit son obsli-
296 DOCUMENTS INEDITS
nation. J'ai trouvé à ce sujet quelques lignes de madame Quinet mère adressées en 1816 à une parente :
c Madame Bruys, froide, cérémonieuse el
contenue, aimait cependant sincèrement Edgar. Elle l'aimait, m'a-t-elle dit, pour sa physionomie, son austère réserve, son silence, sa discrétion, sa passion pour la musique (elle est très-bonne musicienne). Elle aurait voulu que Charles le fût; il avait eu un maître trois ans avant Edgar, et Edgar l'a devancé, à ce qu'il paraît. Elle l'aime pour sa modestie. L'année dernière, il n'a jamais, quelques instances qu'on lui ait faites, voulu jouer un morceau que Charles venait de mal jouer. Je l'ai grondé, il a pris son air grognon et s'est rendu ridicule par des refus pitoyables pour si peu de talent. Madame Bruys et monsieur Bruys ont pris un air très-sévère, il n'a été que plus revôche. Nous l'avons laissé là, en haussant les épaules, et moi Irès-humiliée d'avoir un si vilain enfant.
« A peine étions-nous seuls, lui et moi, que j'ai recommencé à crier. Il ne s'en est point inquiété et m'a dit : « Mais n'as-tu pas vu comme Charles « a mal joué? Je sais ce morceau, et je ne pouvais • pas le jouer après lui, devant tout le monde. A la « bonne heure si nous avions été seuls avec toi, qui f n'écoutes pas. *
ÉTUDE SUH L'ni>TOmE DE Mi:S IDEES 207
« J'ai l'àme si basse, que je n'ai toujours pas • ^nipris.
« II a fallu qu'il m'expliquât que le père, la mère, le grand'père de Charles auraient nécessairement trouvé qu'il jouait mieux que Charles, ce qu'il ne fallait pas.
« Quelques jours après, Edgar étant tout seul dans sa chambre, joua ce malheureux morceau. Madame Bruys l'entendit, elle écouta , elle me dit: « Je vois à présent pourquoi Edgar n'a pas voulu « jouer l'autre jour. » Et quand il rentra, elle l'embrassa et le lui dit. Il se troubla beaucoup, devint très-rouge, comme si un grand secret était découvert et se sauva, en se débarrassant de madame Bruys tant vite qu'il put. »
On peut dire que les lignes principales de l'éducation chez l'enfant, sont celles qui ont tracé les plus profonds sillons dans sa vie d'homme.
Le premier nom qu'il apprend à aimer, c'est Voltaire.
Le premier morceau de musique, la MarseiU laise.
Sa première notion du droit d'autrui, la guerre de l'Indépendance espagnole.
Sa première peine, l'exil de madame de Staél.
Par elle l'enfant apprit à souffrir pour une cause
298 DOCUMENTS INEDITS
morale ; par elle aussi il garde le sens des mots sacrés, justice et liberté, oubliés autant que l'hymne de la Révolution.
Oui, le dictionnaire delà liberté était perdu, sous Napoléon ; de nos jours, il a été faussé, ce qui es», pire.
Ceux qui répètent aujourd'hui à tout propos: je ne comprends pas, devraient se souvenir que ces mêmes mots ont été prononcés en France toutes les fois que l'esprit public traverse une crise, une heure de défaillance. Sous le premier empire, on affectait de ne pas comprendre les idéologues ; sous le second empire, le même mot d'ordre était donné par les directeurs de l'opinion, lorsqu'il s'agissait de penseurs qui représentaient le droit, la République. On les appelait des rêveurs, des hommes de V idéal. Le plus curieux, c'est que V idéologie, moquerie inventée par le despote de génie, a été reprise depuis le 2 décembre. Napoléon raillait les idéologues pour discréditer les écrivains delà liberté; ses imitateurs démocrates, inconscients de leur plagiat, ne s'aperçoivent pas qu'en ricanant, ils jouent le jeu du despotisme et s'unissent à lui contre la souveraineté de l'idée.
Les événements politiques ont ainsi formé cette jeune âme à leurs leçons éloquentes. A six ans, le mot de France avait déjà pour Edgar Quinel
ÉTUDE SUR l'histoire DE MES IDÉES 1299
toute sa magie. Aussi comme il ressentit en 1815 les désastres publics !
C'est la patrie qi.. l'enflamme contre l'invasion, contre la lleslauration. Avec le peuple, avec les pauvres, il ressent profondément l'injure faite au pays et la haine de l'étranger. Sous le bonapartisme de cet enfant de douze ans, ou pour parlef plus exactement, sous le culte de la France armée, palpitait l'amour ardent de la liberté et de la dignité numaine qui est resté le caractère de sa vie. La légende napoléonienne régna sur son esprit rn 1814-1815, lorsqu'il vit la France vaincue, humiliée. Mais les semences de justice et de raison qui germaient en lui se développèrent après la chute de l'empire, et un monde d'idées de liberté remplaça la légende que les malheurs de la patrie avaient fait naitre.
Plus tard, Napoléon devint un héros depoëme, le poète seul l'a célébré. L'historien est resté immuable dans ses jugements sur l'homme de brumaire, sur le despote.
Personne ne dépassera en sévérité, en justice impartiale V Histoire de la campagne de 1815 d'Edgar Quinet.
Quant au poëme de Napoléon, l'horreur de la tyrannie, l'amour de la patrie et de la liberté éclatent dans tous les chants.
Au collège de Lyon, le jeune homme n'est plus sous la direciion maternelle, son esprit se façonne tout seul. Quel contraste entre ses pensées intérieures et 1h ton encore enfantin de ses lettres! L'instruction qu'il acquiert par ses immenses lectures donne à sa pensée une précoce maturité et l'habitue à manier de bonne heure les problèmes philosophiquesethistoriques. Dès la première année du collège il dévore l'antiquité romaine, il ne veut pas qu'une seule ligne lui échappe ; et il y réussit, le latin lui étant aussi familier que le français; il 1 avait appris en jouant dès Tàge de cinq ans.
Chose remarquable, la révélation de l'histoire lui vint d'abord par les révolutions de la langue. A quatorze ans il suit le chemin de la haute philologie, « ne laissant passer aucun mot sans le peser ot l'examiner de près, sans chercher son histoire dans celle des mœurs, des usages, des opinions, des lois.»
Qu'on pèse cet aveu, cette méthode, ce qu'elle renferme de science précoce ! Gomment ne pas songer ici à Pascal enfant ?
Les événements contemporains l'aident aussi à comprendre l'antiquité; les hordes étrangères de 1815, les cours prévôtales de 1816, la peur universelle pendant la Terreur blanche, éclairent pour lui Tacite, son incomparable Tacite qui devient son bréviaire,
ÉTUDE SUR l'histoire DE MES IDEES 301
Je ne saurais trop insister sur ce moment décisif où la vie de l'intelligence s*éveilla pour lui, grâce au recueillement, à la solitude qui lui fut ménagée à lui seul, entre tous les élèves. Oui, c'est là, dans celte niche de quatre à cinq pieds carrés, encombrée de briques, à peine éclairée par une fenêtre basse d'où il apercevait le Rhône, c'est là qu'il est né à la vie de l'esprit.
Un point bien frappant, c'est que dès lors, il applique instinctivement la méthode des sciences comparées à tous les faits, à toutes les idées qu'il rencontre. Je ne sais si de 1817 à 1820 cette méthode était répandue. Il est certain qu'il la découvrit tout seul dans son abri silencieux.
D'autres jeunes gens eussent acquis une simple érudition de mots, par de si immenses lectures. Le penseur futur prit l'habitude d'examiner tous les termes, les faits et les idées. Cette constante méditation porte son esprit à chercher les analogies. Il commence à entrevoir des similitudes entre les événements historiques, les phénomènes moraux et les phénomènes de la création. Il observe que les uns et les autres sont soumis aux mêmes lois. Plus tard, il en tirera des conséquences en philosophie, en histoire et dans les sciences naturelles.
Il faut reconnaître que l'extrême modestie d'Edgar Quinol, ici comme ailleurs, n'a pas
assez fait ressortir l'originalité de ce procédé d'études, si nouveau, surtout chez un adolescent.
Dès lors, son intelligence réunit un fonds trèsriche d'impressions, d'images à travers lesquelles il analyse toute chose. Cette réflexion précoce, ces îtudes approfondies, les analogies qu'il établit entre le inonde vivant et le passé mort exercent, aiguisent son difxîernement historique, et préparent en lui le philosophe, l'historien, l'homme politique clairvoyant. Car le don de prophétie, si puissant chez Edgar Quinet, est comme une synthèse des vérités les plus hautes, confrontées, contrôlées avec le présent vivant, en vue de l'avenir.
Le sentiment de l'histoire s'éveillait en lui, même à l'aspect du culte catholique. L'antiquité orientale et le moyen âge se révélaient dans les cérémonies de l'Église. Il les regardait avec curiosité, pour trouver leur rapport avec l'ancien et le nouveau Testament; c'étaient comme des notes vivantes ajoutées à la Bible latine qu'il lisait pendant l'office. Dans les mystères du culte, il voyait le côté historique; le Génie des religions est déjà ]r en germe.
Ce serait ici l'occasion de rechercher si les idénr religieuses d'Edi^ai' Quinet ont pris leur origine
ÉTUDE SUR l'histoire DE MES IDÉES 303
dans ses premières années. Sa mère, calviniste, ne lui parla jamais d'aucun dogme particulier à une Église; mais, dans cette âme d'enfant, elle fit naître les plus saintes aspirations vers la sagesse et la vérité. Toute prière à Dieu est là.
Ce^te ferveur qu'il ressentit le jour de sa première communion ne se renouvela pas ; la perte de ce rêve sacré ne devint nullement une cause de douleur, car, dit-il, la vérité m'a toujours semblé le teul bien désirable.
Remarquons ceci : dès l'âge de treize ans, point de controverse, point d'incertitude. // ne discutait pas, mais il ne confondit jamais les émotions d'imagination avec les émotions de la foi.
Quelles étaient les convictions d'Edgar Quinet? Lui prêter des doctrines qui ne sont pas les siennes, expliquer ses idées d'une manière inexacte, c'est une grande responsabilité. On a dit de lui : c'était un esprit très-religieux. Ces mots doivent être complétés, puisqu'ils signifient aujourd'hui tout le contraire de la libre pensée. Et quelle pensée fut jamais plus libre et plus haute que la sienne ?
Edgar Quinet s'est occupé toute sa vie des religions. Quel eçt son but ? Délivrer les peuples de la tyrannie sacerdotale, affranchir l'homme du prêtre. Il a étudié les religions sous deux aspects divers : au point de vue de l'histoire, au point de ▼ue politique.
•^04 DOCUMENTS INEDITS
Les cours du collège de France et ceux de Lyon >ont des études historiques*.
L' Ensehinemeni du peuple, la Révolution reli" gieuse indiquent les moyens pratiques d'arracher j| la démocratie à l'étreinte cléricale qui entrave sa marche.
Mais, dans aucun de ses livres, de 1823 à 1875, on ne trouve une profession de foi. L'historien, l'homme politique, analyse, explique et conclut, | au point de vue des sociétés humaines et surtout de la France. Nulle part il n'a fait un exposé de ses croyances intimes.
Si vous voulez les pénétrer, cherchez-les dans ses deux dernières grandes œuvres : la Création, V Esprit nouveau. Jusque-là, il étudiait le passé; cette fois il s'occupe non pas des religions, mais de Vidée religieuse, ce qui est très-différent. Et encore, vous n'apercevez pas trace d'un dogme, d'une formule. Philosophe, moraliste, il n'a jamais dirige ses investigations sur la nature de Dieu, sur l'essence de la Divinité, telle que l'ont cherchée Platon, Descartes, Leibnitz et les déistes modernes. Il n'avait aucun goût pour les subtilités métaphysiques : ce n'était pas la pente de son esprit.
Edgar Quinet s'inquiétait bien moins des hypo-
* Génie des religions, Révolution d'Italie, Jésuites, Ullramon» tanisme le Christianisme et la Révolution française!
ÉTUDE SUR l'histoire DE MES IDEES ?*05
thèses de la vie future que du devoir d'ennoblir 1 existence humaine sur celte terre.
Il fait luire devant Fesprit humain un tel idéal de justice, déraison, de beauté, qu'il supprime les barrières de reternilé et du temps.
Il croyait à Tàme immortelle.
Il croyait au divin dans l'homme.
Par la culture de ses faculics, par les clartés de sa conscience, l'homme peut développer le principe divin qui est en lui.
Atteindre aux sommets de la vie intellectuelle par la culture de l'esprit ; aux sommets de la vie morale par la culture de la conscience; transformer la créature à peine ébauchée en esprit invincible, tout le travail de l'éducation est là. Amour du vrai, pratique du bien, héroïsme dans la lutte, telles sont les conditions de cette victoire.
On peut dire que la profession de foi d'Edgar Quinet c'est sa vie entière. Il avait pris pour but la Vérité, pour ^uide la Raison, pour règle le Devoir.
Edgar Quînel a vécu replié dans sa conscience comme dans un sanctuaire, où il adorait en silenc9 la Divinité. A l'heure suprême il a prononcé cette parole auguste qui résume toute sa religion ;