‹ Histoire de mes idées; autobiographieChapitre 8 sur 14 · LÀ VÉRITÉ I · texte numérisé non relu

LÀ VÉRITÉ I

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Son étude nominale à Lyon (1818) était la philosophie ; mais celle qu'on enseignait, scolastique de séminaire, réfutait tous les penseurs modernes et aurait dû le dégoûter de la pensée. La philosophie se trouva pour lui dans les hautes mathématiques ; il apprend qu'elles ont aussi leur imagination, leur inspiration. Le voilà entraîné vers les grands inconnus, les sublimes sommets. Il cultive les mathématiques spéciales, mais il sent surtout € la sublimité, la poésie inexprimable des mathématiques, vérités inébranlables, les mêmes partout, les seules qui donnent le sentiment de la certitude.»

Il aime la pureté incorruptible de la géométrie. La langue de l'algèbre, mystérieuse, lumineuse, qui n'articule que des vérités générales, universelles, contribue à équilibrer ses facultés.

Elle servira aussi à lui révéler les proportions, la clarté, l'harmonie qui font la perfection de l'écrivain, a L'art avec lequel les mathématiciens « éloignent, rejettent, éliminent peu à peu tout ce « qui est inutile, pour arriver à exprimer l'ab- « solu, avec le plus petit nombre possible de ter- « mes, tout en conservant dans l'arrangement de « ces termes un choix, un parallélisme, une symé- € trie qui semblent être l'élégance et la beauté vi- € sibles d*une idée éternelle, me donnait l'idée s d'un certain style, bref, serré^ radieux. >

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Par ces lignes, il a défini tout Fart d'écrire.

L'application de l'algèbre à la géométrie, les L»ropriétés des courbes le passionnent ; « ces cour-

be'^^ sublimes qui font toucher à l'atelier de la « création. » « Les équations, éclatant en une in- « finité de vérités, toutes également indubitables, « également éternelles, également resplendis- « santés, » fortifiaient son amour inné de la vérité, et lui donnaient de plus en plus le goût de la lumière.

Ce fut, dit-il, sa seule école de rhétorique.

Son aversion pour les paradoxes tient aux mêmes causes.

Peut-être la plus haute utilité des mathématiques, leur plus grand bienfait, c'est d'exercer Tintelligence et de la fortifier. Cette gymnastique intellectuelle, nécessaire pour saisir les rapports des nombres, sert puissamment aux idées ; elles veulent être traitées avec la même justesse, la même clarté. Il doit en résulter pour les facultés intellectuelles et morales, pour le mouvement de la pensée, et même pour fart d'écrire, une certaine pondération et une précision rigoureuse.

(Les femmes, chez lesquelles cette partie si essentielle de l'instruction est complètement négligée, n'ont pour guide de l'esprit que la droiture

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innée des senlimenls et des idées. De toutes les sciences n'est-ce pas laplusexacteetlaplushaute?) Les malhémaliques envisagées sous leur aspect le plus transcendant ont une autre grandeur, un autre but que les découvertes de l'astronome, de l'ingénieur, du mécanicien. A part l'application spéciale et la puissance scientifique ou industrielle qui ont l'ail des mathématiques le levier de la civilisation humaine, c'est là dans le sanctuaire de cette science sublime, qu'habite la vérité. La vérité une, absolue, éternelle, universelle : le nombre, l'harmonie, la sainteté, unis dans un même rayon.

Ces diverses considérations expliquent pourquoi l'École polytechnique n'attira pas le jeune mathématicien; celte science était la voie et non le but de son esprit.

Je retrouve une lettre de son père, de cette m^me année 1820, et précisément sur cette question de mathématiques, auxquelles il tenait tant :

a Charolles, ô janvier 1820.

« Je te souhaite aussi, mon cher enfant, tout ce qu'il y a de plus à désirer pour loi actuellement,

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ia santé, la sagesse autant que ton âge le comporte, le goûl el le succès dans ton travail. Le fond de ton élude actuelle est celui qui doit te devenir le plus utile dans ta vie; il faut que cette science serve à le distinguer; elle fait un état assuré à ceux qui ia suivent, parce qu*avec de l'étude on est sûr d'y parvenir si on le veut.

<L 11 n'en est pas de même dans la littérature; l'éloquence est un don de la nature auquel le travail ne peut suppléer qu'imparfaitement et avec beaucoup de peine.

« Quelles que soient les difficultés que tu rencontreras dans ton étude, tu peux toujours te dire que toute autre espèce de carrière en présenterait de beaucoup plus grandes, qu'elles exigent beaucoup plus de temps et de dépenses, et seraient d'un succès plus incertain.

« Lorsque lu commences chaque journée, tu dois désirer qu'elle soit assez longue pour tout ce que tu veux faire ; il en est de même de ce qui te reste de l'année ; le temps n'est jamais assez long lorsqu'il a une bonne destination. Je t'engage beaucoup à ne pas négliger les leçons de physique; d'ailleurs elles ne présenteront aucune difficulté et donneiont déjà lieu à rapplication de ta principale science.

- Ta mère t'écrira beaucoup plus souvent que moi, elle s'entend bien mieux aux longs entre-

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liens et à bien développer toutes les pensées utiles pour ta conduite; elle se charge du plus fort de la correspondance, et elle pourrait bien en dire autant que milord Ghesterfield. Tu ne peux manquer d'être pénétré de ses bons avis et de sentir combien il est heureux pour toi d'avoir un si bon guide. Je te chéris et t'embrasse.

Ici je dois rectifier une erreur de la critique. Après l'examen de Lyon, septembre 1820, où il fut jugé admissible à l'École polytechnique, Edgar Quinet partit pour Paris le 8 novembre delà même année ; au bout de quelques jours, dans un conseil de famille, on décida qu'il renoncerait à l'École polytechnique. L'examen devint inutile et n'eut pas lieu. Il n'a pas été refusé, car il ne s'est pas présenté.

Pour le choix d'une carrière, sa volonté d'adolescent prévalut contre l'autorité tant redoutée du père, et même contre celle de sa mère. Il l'aimait avec idolâtrie, elle exerçait sur lui un empire absolu, tant que la voix du cœur domina celle de la raison; et même alors, il fit de grands efforts pour plier à ses désirs sa volonté à lui si inflexible. Mais une fois qu'il avait reconnu un désaccord entre le conseil donné et la voix inlé-

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rieure qui l'appelait vers une direction diflerento, rien ne parvenait à Ten détourner. La forme exquise de ses refus égalait sa fermeté, sa persévérance dans l'idée qu'il jugeait vraie et nécessaire.

A son tour, c'était à sa mère de s'incliner; et si elle ne cédait pas ouvertement, elle ne recon naissait pas moins la justesse de ses vues et la noblesse de ses intentions. 11 en sera ainsi dans toutes les occasions où le jeune homme va être appelé à donner un gage aux principes qui le guideront dans la vie publique et privée, dans ses aiTcctions «, dans sa ligne politique et religieuse. Il résiste aux intluences qui cherchent à l'en- Irainer dans la voie des succès faciles; il supporte les sarcasmes, mais ne sacrifie pas au goût frivole du jour les tendances sérieuses de son esprit.

A vingt ans, il débute par la Philosophie de l'histoire. Et avec quelle hardiesse ! Aux plus mauvais jours de la Restauration, il combat le double despotisme religieux et politique ; il renverse le dogme de la révélation, lui, le fils d*une mère croyante. Esprit novateur, il marche résolument dans la voie de la raison pure et repousse toute intervention surnaturelle. 11 trouve dans l'histoire des peuples, dans la liberté humaine,

* Voyer Lettre$ à sa mère, tome II, page lî^

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dans la loi du progrès, les solutions que Herder cherchait dans la volonté divine. Il réagit déjà contre l'autorité des maîtres qu'il aimait; plus tard contre Kreutzer, comme en 1823 contre Herder et en 1825 contre M. Cousin. Le mouvement libre, spontané d'une individualité, d'un caractère qui s'élève au-dessus de son temps, voilà à ses yeux l'origine du progrès. Il ne croyait pas à l'action anonyme des masses, pas plus qu'à l'arbitraire providentiel.

L'esprit de liberté est chez lui une lumière innée; elle brille déjà dans ses premiers écrits.

Son Introduction à la Philosophie de C histoire renferme en germe les idées mères de la Création^ de l'Esprit nouveau et de Vie et mort du génie grec. Rien de plus opposé à la métaphysique. L'observation philosophique de l'univers sert aux expérimentations de l'historien. En 1823, avant Darwin, avant Lubbok, il a entrevu certaines vérités sur lesquelles reposent leurs célèbres théories.

Quelle maturité de pensée dans ces pages ! Ce qui trahit la jeunesse, c'est la flamme d'enthousiasme, c'est l'amitié idéale que lui inspire Herder. Rien de plus touchant que ce passage où il dépeint ce que Herder est pour lui : « Pour moi, je puis dire que depuis l'âge où l'on commence à être ému par le génie et à souffrir par son cœur

ETUDE SUH l'histoire DE MES lUEES 313

et par celui des autres, ce livre a été pour moi une source intarissable de consolations et de joie... Jamais, non jamais, il ne m'est arrivé de le quitter sans avoir une idée plus élevée de la mission de l'homme sur la terre, jamais sans croire plus profondément au règne de la justice et de la raison, jamais sans me sentir plus dévoué à la liberté, à mon pays, et en tout plus capable d'une bonne action. Que de fois ne me suis-je pas écrié, en déposant ce livre, le cœur tout ému de joie : « Voilà l'homme que je voudrais € pour mon ami. »

On s'explique aisément qu'il ait cru un moment trouver en M. Cousin cet ami idéal. En 1825 personne encore n'avait le droit de suspecter l'homme, le philosophe de l'éclectisme. Et de son côté, comment M. Cousin n'aurait-il pas été charmé et étonné de rencontrer de si hautes pensées, une sagesse si précoce chez ce jeune homme qui venait de définir ainsi la destinée humaine :

Développer Vélre idéal qui est en nous.

Et cette définition de l'histoire (1824);

€ L'histoire dans son commencement, comme dans sa fin, est le spectacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le monde qui i'enchaîns, l'affranchissement de l'esprit, le règn€

de Tâme. Le jour où la liberté manquerait aa monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. »

Quelle n*a pas été ma joie, mon Juste orgueil en découvrant tout récemment une lettre de 1825, où le jeune homme de vingt-deux ans parle exactement la même langue que le patriote de 1875. Mêmes idées, mêmes sentiments, même tlamme de liberté. Un enthousiasme peut-être moins voilé qu'à cet âge où le penseur maîtrisait son émotion.

Cette lettre sera une des perles les plus précieuses du recueil le jour où l'on publiera la Correspondance générale. Je la donne ici tout de suite ; elle est adressée à un de nos parents les plus chers *. Écrite le lendemain des funérailles du général Foy, où le département de l'Ain avait été représenté par une députation, elle est encore toute vibrante de douleur contenue et d'un ardent patriotisme :

c A monsieur Lucien Âillaud.

a à Nantua.

« Paris, octobre 1825, rue de Sorbonne.

t Chers amis! Nous voiis devons à vous et à

« Je dois cette lettre à ramltié de madame vfauvç Lucien Aillaud.

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nos parents du département de l'Ain, devons dire qu'aucun des nôtres n'a été indigne de vous dans la triste journée des funérailles du général Foy. Aucun d'eux n'a manqué à ce grand devoir qui est devenu une grande leçon. Car le temps n'est pas venu d'amollir nos cœurs, et ce n'est point un mal que des larmes si amères soient tombées de nos yeux, si elles doivent à jamais nourrir et fortifier nos convictions. C'est peu que de laisser éclater notre douleur, et que de donner l'obole aux enfants du vieux soldat. Il faut à sa mémoire un culte plus mâle et plus difficile. Quand nous aurons parlé à nos mères, à nos sœurs qui ne l'ont pas connu, de sa voix si touchante qui tant de fois nous a transportés d'aise, nous n'aurons rien fait pour lui. Quand nous aurons rapporté au milieu de vous son image, nous n'aurons rien fait encore; son image ! c'est la liberté éternellement vivante dans nos âmes. C'est l'amour du pays, l'affection pour tous, la tolérance, la croyance inébranlable au bien, la haine irréconciliable de tous genres d'oppression.

« Voilà le culte que nous lui vouons dès cette heure ; et si chacun de nous lui reste fidèle, sa mort n'aura pas été sans fruits, et ce n'est point en vain que nos cœurs auront été brisés.

€ EDGAR QUINET. t

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11 faut se borner ici à ce court aperçu.

Il tenait de sa mère la bonté, l'éclat d*esprîl,

'enjouement ; de son père la fierté indomptable

et l'esprit scientifique. Ce qui est bien à lui seul,

c'est la pensée philosophique, et l'imagination

ailée, la plus hardie qui fut jamais.

Quelle est la pensée inspiratrice de sa vie ?

Le devoir. Mais chez lui le devoir est insépanible de l'amour. Enfant, c'est pour sa mère qu'il travaille à son perfectionnement moral. Jeune homme, c'est pour la France qu'il veut atteindre à la perfection des connaissances humaines. Servir la patrie, guérir ses blessures, la relever de ses ruines, voilà son ambition sacrée, en 1820, comme en 1875.

D'autres noms arrivent à la postérité, portés par l'amour de la gloire. Edgar Quinet n'a eu que l'amour de la vérité ; il n'a cherché que la grandeur et la gloire de la France.

Un patriotisme si ardent et si pur, n'est-ce pas la plus belle auréole du génie ?

Une haute vertu est l'œuvre de la vie entière, elle grandit à chaque obstacle et à chaque sacrifice. Mais elle brillait déjà sur le front de l'enfant. Lorsqu'on le présenta en 1806 à un de ses oncles,

ÉTUDE SUR LUISroiHE DE MES IDEES SH

M. Bronner, financier an^^lais, celui-ci considéra attentivement l'enfant et dit : 11 ressemble à Marc-Auréle.

Une pureté de cœur angélique, une délicatesse morale infinie, la sensibilité la plus profonde, la bonté dominant, harmonisant ses facultés, voilà cette àme tout amour.

Il réunissait en lui des qualités qui s'excluent ordinairement : l'audace et la prudence, l'inspiration et la réflexion, un esprit trés-fin, très-pénétrant et la candeur.

Il avait un don idéal de poésie, d'une richesse telle, que Lamartine parlant de Quinet disait un jour à un ami (M. Pescantini) : « On nous pilerait tous dans un mortier que nous ne fournirions pas la quantité de poésie qu'il y a dans cet homme. »

Le culte de la beauté s'éveille en lui avec la vie, Iphigénie , Pulchérie, mademoiselle Genevier, ces apparitions fugitives , inspirèrent-elles un sentiment réfléchi ? C'était la beauté qui éveillait la poésie.

Il était vraiment poëte par cette faculté de transfigurer les choses et les êtres qu'il aimait, non qu'il ignorât leurs défauts; jamais il ne s'est aveuglé;

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il apercevait nettement le bien et le mal. Mais le bien suffisait à lui rendre cher et sacré l'être à qui il avait donné sa confiance et le rendait indulgent pour les imperfections.

On a cherché à expliquer Edgar Quinet fHir les premières influences de jeunesse : on a dit : c'est sa mère, c'est Herder, c'est la Bresse.

Un être puissamment doué exerce autour de lui son influence, et subit peu celle des autres. Les grands hommes de bien, les sages, ne doivent qu'à leur propre volonté, à l'effort constant d'un travail de perfectionnement ce qu'ils sont. Toujours ils ont surveillé les mouvements de leur âme ; ils ont vaincu ou ennobli leurs passions, et, par cet exercice continuel de la volonté, comme en toute œuvre d'éducation, ils ont fortifié jour par jour l'organe du bien. Une pensée sans cesse en éveil pour la justice et le devoir, finit par pénétrer tous les actes de la vie.

Ce qui ajoute une valeur à la vertu, ce qui la fait chérir, ce sont des formes pleines d'aménité qui revêtent un caractère de granit. Gela fait penser aux sopimets des Alpes recouverts de gazon et de fleurs.

La bont^ et la tendresse tem| éraient on lui

ÉTUDE Sî'R L'HISTOIRE DE MES IDÉES ol9

/âpreté du lutteur et répandaient sur ses traits une lumière sereine. De là cette expression de majesté et de douceur. Dpns <îe grand cœur bouillonnait la passion de la justice avec ses saintes ( olères ; mais il aimait, et le sourire éclairait cette physionomie de penseur et de héros.

il me reste 4 dire dans quelles circonstance» l'Hisloire de mes idées fut écrite; pourquoi cette touchante Autobiographie s'arrête à la dix-septième année.

C'était en janvier 1858. Les Œuvres d'Edgar Quinet venaient d'être réunies pour la première fois; le tome X était sous presse. Il contenait les écrits politiques et l'Enseignement du peuple; on voulait y joindre la Révolution religieuse au A'/A" siècle. Éditeur et imprimeur hésitaient à publier ces pages hardies, formidable engin de guerre dressé par un intrépide tacticien contre l'armée ennemie. On était fort perplexe. Ce qui mit tout le monde d'accord, ce fut l'affaire Orsini. Depuis le 14 janvier, plus d'incertitude , toute publication politique devenait absolument impossible, VEmst^ gnement du peuple , aussi bien que la Révolution religieuse , après les mesures de rigueur prises contre les écrivains exilés et contre la presse libérale.

Cet infortuné tome X était prêt, et il fallait liiî enlever la meilleure partie de lui-même. De Paris on réclamait à chaque courrier des matériaux non-

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veaux pour remplacer les deux cents pages arra chées au cœur du volume.

Gommeul combler ce vide à la hâte? Pour surcroît d'embarras, la santé du proscrit reçut une première atteinte, sous le coup de tant d'indignations.

C'est alors que la pensée me vint de demander à mon mari ses Souvenirs d'enfance; ces pagesintimes, innocentes, adouciraient la couleur politique du volume. De plus une Autobiographie, en racontant tes sentiments, les idées qui ont guidé l'écrivain uepuis les premières années de sa vie est le meilleur commentaire de ses ouvrages, tous inspirés par l'amour du vrai, tous convergeant au même but, servir la patrie, faire chérir la liberté.

La diflicullé qui s'éleva tout d'abord, vint de l'auteur lui-même. Dans son extrême modestie, il refusait de parler de lui ; sans cesse il répétait : De quel droit parler de soi? — Du droit de l'exil. — Qui a parlé de soi de son vivant ? — Tout le monde, excepté Edgar Quinet.

J'ose dire que cet excès de modestie était le seul défaut de ses livrer- , t seul obstacle à leur popularité.

De cette consvante élévation d'idées où ie penseur se maintient, sans jamais faire intervenir U moi personnel, est née mainte fausse appréciation ftur la portée trop philosophique de ses ouvrages-

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il était nécesstiire d'établir un lien intime entre lui et ses lecteurs, et de révéler sa vraie physionomie morale. Mes instances furent écoutées et le public m'a donné cent fois raison, puisque nul des livres d'Edgar Quinet n'a eu un tel succès; il a réveillé des sympathies chez les plus indifférents, personne n'est resté insensible à cette suave histoire. Aussi, quand elle fut terminée, mon mari déclara qu'elle m'était dédiée et qu'un jour publiée dans un volume à part, elle porterait pour dédicace ces mots du vieux droit romain :

Consois rerum divinarum et humanarum.

Il espérait bien la continuer. Pour le moment, il fallait se borner au nombre exact des pages à remplacer ; voilà pourquoi T Autobiographie s'arrête brusquement à l'année 1820. Voilà comment cette fraîche fleur se trouva étouffée entre deux pierres milliaires. Aujourd'hui elle s'épanouit librement à la lumière, mais où est celui qui devait tout terminer!...

Les pourparlers avec l'éditeur avaient pris quinze jours ; nous étions au commencement de février ; mon mari se mit à l'ouvrage, d'abord sans entrain , au milieu du déchaînement de haines et de terreur qui suivit le 14 janvier. On ne parlait de rien moins que d'une déportation en masse des proscrits en Amérique par mesure de

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