‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 101 sur 247 · LE DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉBARQUEMENT

« Lorsque, dit M""^ Aude, nous mîmes les pieds sur cette terre qui, dans les vues de la foi et dans les desseins de Dieu, est pour nous la terre promise, nos cœurs furent émus. Celui de notre mère Duchesne ne pouvait suffire aux sentiments de sa reconnaissance. Son premier mouvement fut, malgré l'humidité, de se mettre à genoux par terre, et de la baiser, les yeux baignés de larmes; c'étaient des larmes de joie. — « Personne ne nous voit, « nous dit-elle, baisez-la aussi. » Vous eussiez joui de la Voir. Sur sa figure était un sentiment qui semblait réunir tous ceux que Jésus -Christ peut former dans un cœur plein de ses bienfaits et dévoré du désir de procurer sa gloire. »

La description de la route a , sous la plume ardente de M""^ Aude, le charme le plus vif : « A neuf heures du soir, nous montâmes en voiture en bénissant le Cœur de Jésus de cette nouvelle faveur, et nous, nous lui dévouâmes de nouveau les nôtres. La nuit était superbe, le del pur et constellé. Nous côtoyions le fleuve, dont les [eaux semblaient argentées par les étoiles qui s'y réfléchissaient avec un calme parfait. De petits buissons fourmillant de mouches à feu qui jettent de la lumière comme nos vers luisants, formaient la plus belle illumination. De fort jolies habitations étaient dispersées çà et là ; dans une d'elles nous prîmes du pain : il y avait soixante-dix jours que nous n'en avions pas mangé ! Tout se réunissait pour élever nos âmes à Dieu. Ah! si elles pouvaient se fixer en lui par un désir effectif de procurer sa gloire , notre bonheur serait parfait. »

j Lo matin du 30 mai, M™^ Duchesne et ses sœurs prirent domicile dans une maison d'UrsuIines, où elles avaient été annoncées et adressées par M"' Dubourg. Tout ce que la charité a de plus généreux et de plus délicat les atten-

dait dans cet asile. M""^ Gensoul, en religion m("'re Saint- Michel, supérieure du couvent, était une Française, et c'était le pape Pie VII , prisonnier ù Savone , qui avait décidé sa vocation pour l'Amérique. Son couvent, presque contemporain de la ville elle-même, avait été bâti par la France sous Louis XV. Les religieuses y avaient traversé de rudes années, au milieu des marécages et des terres inondées, qui formaient le delta du Mississipi. Mais maintenant elles prospéraient, et leur maison élevait presque toute la jeunesse de la basse Louisiane. C'étaient plus dé •trois cents personnes qui y recevaient le bienfait de l'instruction chrétienne. Il y avait là, en outre, de petites négresses dont la rencontre fit le bonheur de M™® Duchesne. Elle saluait en ces enfants les prémices des pauvres qu'elle était venue évangéliser.

Non seulement son cœur grandissait à la mesure du champ qu'il avait devant lui, mais il se portait au delà. Devançant par son zèle la marche progressive de la civilisation sur cette terre promise à de grandes destinées, dès

le 4 juin M°^'' Duchesne écrivait au Père Varin : « Le mé-

decin de la maison nous a représenté la Nouvelle -Orléans

comme devant bientôt égaler Bordeaux; il voit la haute Louisiane convertie, en peu d'années, en une autre France pour le climat, la fertilité, le commerce et la civilisation. Tant de progrès en peu de temps ont fait courir mes pensées à la suite de mon cœur. Elles m'ont transportée jusque sur la côte du Nord-Ouest, puis au delà de la mei du Sud, en Corée ou au Japon, pour y gagner le martyre. C'est ainsi, mon très bon Père, que l'ambition en a monde n'a jamais de terme. Mais je puis vous assurer qu< la mienne aura là sa tin, et qu'après le martyre, je m voudrai plus rien. ^

Cependant la Réhecca avait atteint le port de la Nou-

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