LA RELIGION A LA NODVELLE-ORLÉANS
d'autre part cependant, que de besoins, que de misères ! La démoralisation parmi les familles des blancs passée presque i l'état d'institution publique ; la dissolution brutale parmi les nègres ; chez les enfants , Tignorance et la grossièreté rehaussée d'orgueil ! Etaient-ce là ces âmes simples, innocentes et pures, ces familles primitives qu'elle s'était flattée de l'espoir de trouver dans le Nouveau-Monde? « Combien, écrivait-elle , les maisons d'éducation auraient besoin de se multiplier dans ces pays-ci ! On voit de jeunes personnes de dix-huit ans qui n'ont appris qu'à manger et à courir, même parmi les familles des plus riches habitants. On ne
I sait ni prier, ni faire le signe de la croix , ni se mettre à genoux. On ignore les principaux mystèi'es de la religion ' . » — « Le cœur, disait une autre lettre , se sent de ses sacrifices d'autant plus que le prix en est encore caché BOUS les voiles de la foi et de l'espérance. Mais au sein de ses détresses, l'âme dit fortement : Deus meus, lœtiis tibi obtuli omnia^. »
Une grande consolation , la plus grande de toutes lui fut cependant donnée. Elle en exprime sa joie, mais non sans
'y mêler la plainte d'une noble envie, dans la lettre suiyante : « Hélas ! nous n'aurons pas la gloire de porter les premières aux Etats-Unis la dévotion au sacré Cœur! J'ai trouvé ici un beau tableau de ce divin Cœur, peint à Rome, il m'est tombé entre les mains un livre imprimé à la
I Nouvelle -Orléans rempli de prières en son honneur'. »
i Ainsi à son bonheur de voir le Cœur de Jésus triompher sur ce rivage se mêlait une déception : la déception du soldat qui trouve le drapeau déjà planté sur la brèche où il se flattait de l'espoir de monter le premier.
' A M">e de Mauduit. Nouvelle-Orléans, 2 juin 1818. « Mon Dieu , je vous ai tout offert avec joie. » Nouvelle-Orléans , iiiin 1818, à M°ie Barat. — 3 ibid., 22 juin 1818, à M"» Barat.
Une des joies de M'^^ Duchesne était de voir, chaque soir, rassemblés autour de M. l'abbé Martial, les nègres et les mulâtres qu'il catéchisait. « Ils écoutent le missionnaire, rapporte le journal, avec la ferveur des premiers fidèles quand ils entendaient saint Pierre , et lorsque le canon de la retraite les avertit qu'il est l'heure de se retirer, ils expriment leurs regrets de ne pouvoir passer la nuit dans ces saints entretiens ^ » En attendant qu'elle pût faire elle-même quelque chose pour ces pauvres gens , M"^° Duchesne rassemblait des sauvages et sauvagesses à qui elle faisait l'aumône, ou desquels elle achetait quelques petits ouvrages pour les envoyer en France. Ces Indiens, apparemment, étaient les derniers débris de la tribu des Chactas, dont quelques familles habitaient le village de Mandeville, de l'autre côté du lac Pont-Chartrain. « Ces pauvres indigènes , observait le même récit, ont sur le visage une expression de misère et de douleur qui fait de la peine. Ils nous nomment les femmes du Grand- Esprit. » Ce nom semblait un appel qui transportait le zèle de M""" Duchesne : « Ma jalousie, écrivait-elle, est de voir M. Martial trouver, dès son arrivée, de la besogne au delà de ses forces, tandis que nous restons dans notre nullité*. » Elle appelait ainsi l'inaction où la laissait toujours l'absence des ordres de M-^ Dubourg.
Ce n'était pas la faute de l'Evêque missionnaire. Dès qu'il avait appris l'arrivée de la Rébecca à la Nouvelle-Orléans, il n'avait pas manqué d'écrire ses intentions à la supérieure : « Dieu soit béni, disait sa lettre datée du 24 juin; votre arrivée, celle de vos sœurs et de votre respectable guide a adouci et suspendu pour moi bien des
1 Cfr Annales de la propagation de la Foi, t. I, p. 28. - Nouvelle-Orléans, 9 juillet 1818.
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chagrins. Vous êtes venues, dites-vous, chercher la croix ? Oh! que vous êtes bien tombées pour la trouver! Soyez tranquilles , elle ne se fera pas chercher longtemps. Si je n'étais pas assuré de trouver en vous ces dispositions , je frémirais plus que je ne me réjouirais de votre arrivée. Mais avec elle ne craignons rien. Dieu sera aVec nous. Affermissez-vous seulement dans ces dispositions, c'est là l'essentiel. Les premières fondatrices eurent toujours beaucoup à souffrir. Souvenez-vous de sainte Thérèse... Mais que dis-je? Souvenez-vous de l'Auteur et du Consommateur de notre foi . »
Cette lettre marquait aux sœurs la destination qui leur était assignée ; mais elle s'égara et demeura six mois sans leur parvenir. M""^ Duchesne, inquiète et n'y comprenant rien , ne savait plus de quel côté diriger ses démarches : « L'évêque n'écrit point, ce qui n'est pas consolant, mandait-elle à la supérieure générale. » Et dans un autre endroit : « Nous attendons toujours le bateau de Saint- Louis... J'appréhende que nous ne soyons encore longtemps ici. »
Les dames Ursulines la pressaient de rester à la Nouvelle-Orléans, afin d'y établir une école émule et sœur de la leur, mettant à ces offres le plus admirable désintéressement. « A ces sollicitations, écrit M°'^ Duchesne, j'ai opposé notre mission qui était pour Saint-Louis , et notre vocation qui était pour les sauvages... Aujourd'hui toutes les pensées pour la Nouvelle -Orléans ont disparu de notre esprit, et nous ne voyons plus que la volonté de Dieu. » Elle faisait cependant remarquer dans ses lettres à la mère générale, et avec raison , combien il serait utile de s'établir prochainement dans cette ville ou auprès : « J'espère, ma bien digne mère, que vous ne m'objecterez pas la rareté des sujets. Dès que rien n'avance en France , il faut bien
travailler ailleurs, et contenter tant de vœux qu'on fait pour ce pays. Je suis personnellement si heureuse d'y être venue , que de nouveaux sacrifices pour nous y étendre me seront doux. Fallût-il voir encore les horreurs de la mer, traverser les forêts les moins fréquentées, il me semble y être prête '. »
A défaut d'ordres précis , ayant eu connaissance indirectement que M^'' Dubourg l'attendait à Saint-Louis , M"»« Duchesne se décida à prendre le chemin de cette ville. « Quatre cents lieues sont peu de chose, écrivait-elle, quand on en a fait des milliers ; et une navigation sur une douce rivière est un agrément, quand on a vu la mer et ses orages *. »
Les Ursulines ne voulurent pas laisser partir leurs amies sans leur offrir un gage de fraternité. Elles leur remirent en pur don trois cents piastres (quinze cents francs). Les cinq religieuses, ayant fait à ces généreuses sœurs leurs adieux reconnaissants, prirent, le 10 juillet, le steamboat le Franklin, pour remonter le cours du Mississipi.
Navigable dans une étendue de plus de huit cents lieues , le Mississipi est la plus grande ligne d'eau qui arrose l'Amérique septentrionale. Les nombreuses rivières qui viennent grossir son cours le font communiquer avec le nord et le nord-ouest. Par TOhio il reçoit les produits des Etats de l'Ouest; par la rivière des Illinois il entre dans le Canada, et par le Missouri il peut ouvrir une route vers les pays voisins de l'océan Pacifique. Mais alors sa navigation, moins connue qu'aujourd'hui, présentait mille périls, à cause des bancs de sable et de l'encombrement incessant de son lit. Tandis que les chemins de fer permettent présentement de franchir en trente-six heures la distance de treize cents milles qui sépare la Nouvelle-Orléans de Saint-
1 Nouvelle-Orléans, 9 juillet 1818. — * Ibid., 4 juin.