VOYAGE SDR LE MISSISSIPI
Louis, à cette époque il ne fallait pas moins de quatre mois pour faire le même parcours. Il est vrai qu'on assurait à M^e Duchesne qu'une invention nouvelle, celle du bateau à vapeur, abrégerait le voyage. « Nous ferons notre route , qui est de quatre à cinq cents lieues , sur des vaisseaux à vapeur, invention admirable qui permet de faire en, vingt jours un voyage auquel les gens du pays employaient six mois il y a deux ans. » Mais malgré ce progros , qui en était alors à ses premiers essais , que de lenteurs, que d'arrêts , que d'aventures devait rencontrer encore cette remonte du fleuve !
Le journal en rend compte. Entassées dans une chambre étroite où dix-sept personnes devaient trouver place , les religieuses travaillaient, priaient, méditaient, étudiaient l'anglais , pendant que le vapeur à roues remontait le grand fleuve, véritable Océan qui marche entre des rives tantôt riantes, tantôt funèbres. Chaque jour était marqué par un nouvel incident. Ici le bateau était brusquement arrêté par le barrage invisible de troncs d'arbres ou chicots, arrachés aux rives mouvantes du fleuve, et qui, poussés par le courant , menaçaient d'éventrer et de couler le navire. Là , il s'échouait sur un banc de sable , d'où l'on ne parvenait àle'dégager qu'après dix-neuf heures d'efforts et de dangers. Plus loin , le bois de chauffage manquait pour la machine , et l'équipage devait descendre pour renouveler ■ son combustible dans les forêts vierges. Il fallait prendre le temps de l'abattre, l'amener et le charger, pendant que les passagers , profitant à leur aise de cette halte forcée , se livraient à la chasse de bandes de dindes sauvages pour se ravitailler. Au rapport du journal , il arriva que le pain fit défaut à son tour : on improvisa de la farine, avec des épis de maïs.
Cependant la nappe immense du Mississipi , éclairée tour
à tour par le soleil et la lune , au milieu de la sombre verdure lies forêts, présentait un spectacle d'une tranquille et incomparable majesté. Une végétation d'une puissance exubérante déployait sur le rivage ses richesses encore presque inexploitées. Les religieuses se faisaient nommer le magnolia, l'érable à sucre, l'arbre jumeau, le tulipier, le cotonnier, le plaqueminier, les mille variétés des plantes et des fleurs inconnues à l'ancien continent. Une petite ville toute neuve apparut sur le coteau ; c'était Natchez, où jadis les jésuites avaient une congrégation célèbre. On voyait descendre de là de malheureux Indiens gorgés de wisky, et portant dans leurs cheveux des oiseaux sauvages comme trophées de leur chasse. Les dames des chefs se montraient , de leur côté , à cheval , avec leur costume rouge , leurs grands cheveux épars , leurs chapeaux ])lancs ornés de lamettes d'argent. Ailleurs, on rencontra une troupe d'anabaptistes vêtus de peaux de bétes , se nourrissant de fruits et vivant dans les bois. Tout ce récit , écrit par la mère Aude , est le long cri de surprise d'une naïve jeune fille à l'apparition d'un monde nouveau.
Les stations se succédaient. Le lîdèle journal nomme la Nouvelle-Madrid, la Nouvelle-Bourbon, pauvres villages composés d'une douzaine de cabanes ; il signale au passage le confluent de l'Ohio , l'entrée dans le Kentucky, le Cap- Girardeau, la petite rivière de Kaskaskias, le village du même nom, Sainte-Geneviève, llerculanum. Un prêtre catholique de la paroisse de l'Ascension , averti du passage du liateau à vapeur par deux coups de canon , s'embarque pour Saint-Louis. C'est le pieux et célèbre M. Gabriel Richard , prêtre français , natif de Saintes , qui cette année -là même fut nommé représentant au congrès de . l'Union. Il distribuait aux tribus de l'illinois et du Michigan la parole de vérité que Bossuet , son grand oncle maternel ,