VOYAGE SUR LE MISSISSIPI
avait portée à la cour du grand roi ' . Les religieuses , édifiées de sou humilité et de son recueillement , se plaisaient à le voir descendre sur le rivage pour donner le baptême à de nombreux adultes rangés sur son passage.
De loin en loin , elles saluaient quelques églises en bois jetées sur le rivage. A Kaskaskias, le bateau ayant fait halte pour décharger du fret, le curé de l'endroit, M. Olivier, de Nantes, accueillit les religieuses dans son presbytère, « vrai séjour de pauvreté dont deux mauvaises chaises, une table vermoulue, un matelas sur des planches, une cruche et un gobelet composaient tout l'ameublement. » L'église était auprès : a Là, rapporte le journal, nous nous consolons auprès de Notre-Seigneur. Les cinq semaines écoulées loin de sa présence nous font sentir vivement qu'une heure passée dans son temple vaut mieux que mille dans le monde. » En effet, depuis leur départ, plus de messe, plus de confession , plus d'offices publics , ni le jour de saint Ignace, ni le jour de l'Assomption ; plus rien que Yltà Pater pour toute consolation.
Le bateau ZeFranWm était encombré d'une fouled'hommes avinés et de femmes grossières dont il fallait subir l'aspect, les habitudes et la conversation. Les piqûres des maringouins n'étaient rien auprès de ce supplice moral des épouses de Dieu. Dégoûtée à la vue de cette répugnante multitude, la jeune Eugénie Aude , d'ordinaire si expansive , se maintenait dans une réserve qui faisait l'admiration de M'"* Duchesne. Une seule personne avait compris et partagé les souffrances des sœurs, sans cependant comprendre leur langue. C'était une dame protestante dans laquelle elles avaient instinctivement senti les délicatesses d'une âme
1 Voir Notice sur M. G. Richard dans Elizabeth Selon. Append., p. 660 , et dans les Annales de la propagation de la Foi, 1833.
religieuse et les aspirations d'un cœur catholique. Elle allait présenter secrètement au baptême de la véritable Église une petite tille de six mois, qui fit la joie des passagères durant le parcours.
Ce ne fut qu'après un voyage de quarante -deux jours, le 21 août 1818, que le steamboat atteignit la ville de Saint-Louis. « Avant de quitter le bâtiment et d'entrer sur la terre que nous allons habiter, écrivit M"" Duchesne à la Mère générale, j'ai relu les paroles du Dcutéronome qui m'avaient fait impression à Sainte-Marie-d'en-Haut; j'ai remarqué celles-ci : « Ecoute, Israël; c'est aujourd'hui « que tu passeras le Jourdain. Ne dis pas dans ton cœur : « C'est à cause de ma justice que le Seigneur m'a conduit « dans cette terre, pour m'en mettre en possession. Ob- « serve et prends garde de ne jamais oublier le Seigneur « ton Dieu , et de ne jamais transgresser ses commandece ments , ses jugements et les règles sacrées que je te « donne en ce jour^ » Telle est notre résolution à toutes. Que Dieu la bénisse-. »
1 «Audi, Israël : tu transgredieris hodiè Jordanem. Ne dicas in corde tuo : Propter justitiam ineam introduxit me Dominus iit terrain possiderem. Observa et cave ne quandù obliviscaris Domini Dei tui, et negligas mandata ejus atque judicia et caeremonias quas ego prsecipio tibi hodiè. » (Deuteron., ix, 1.)
2 Saint-Louis, 22 août 1818.