‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 107 sur 247 · SAINT-LODIS DU MISSOURI · texte numérisé non relu

SAINT-LODIS DU MISSOURI

qui, dépassant la vallée du Mississipi, s'étendait jusqu'à rOrégon, sur les rives du Pacifique! C'est de ce moment que date le progrès du défrichement des plaines alluviales, tout imparfaits qu'en fussent d'abord les instruments. La hache et surtout le feu avaient été longtemps l'unique ressource du pionnier, pour se faire une route à travers la forêt vierge ou parmi les hautes herbes de la plaine sans bornes. Mais il fallait ensuite cultiver, labourer et ensemencer. C'est dans ce but que nous venons de voir M" Dubourg rapporter d'Europe des instruments de travail plus perfectionnés. A mesure qu'on avançait, le désert reculait; ce qui n'avait été qu'un territoire vague parvenait au rang d'Etat. On calculait que la niarche de la colonisation se faisait à la vitesse de quinze milles, ou environ vingt-cinq kilomètres, par an. La vapeur l'accéléra. M™^ Duchesne , avant de mourir, devait voir le planteur fixer sa tente au delà du Missouri, à l'extrémité de la chaîne des Lacs, et Saint-Louis devenir une ville de cent cinquante mille âmes. Elle en compte aujourd'hui plus de quatre cent mille '.

L'émigration favorisait ce vaste développement. Des lois protectrices et des institutions libérales, des concessions territoriales et des immunités habilement ménagées, attiraient au Nouveau- Monde tout ce que l'ancien avait de malheureux ou d'ambitieux , tous ceux qui avaient perdu leur avenir, tous ceux qui aspiraient à s'en refaire un autre. Mais il est à remarquer que, jusqu'à cette année 1819, ce mouvement ne s'était opéré qu'avec une grande lenteur. C'est à cette date seulement qu'il entre dans une

' Voyez , sur l'état de ce pays au commencement de ce siècle , Voyage daiis les deux Louisianes en 1801-1803 , par Perriu du Lac, ch. XXIII.

période d'accélération; et au lieu que, depuis la guerre de l'indépendance, les Etats n'avaient reçu qu'environ deux cent cinquante mille émigrants, les relevés officiels constatent que, du !«'■ octobre 1819 au 31 décembre 1870, plus de sept millions cinq cent cinquante mille étrangers sont entrés dans ses ports '.

M"*" Duchesne arrivait donc à temps pour assister et s'employer elle-même au commencement de grandes choses; car le catholicisme, lui aussi, travaillait à une colonisation d'un ordre supérieur; et sa domination toute spirituelle gagnait progressivement des régions aussi différentes par leur foi que par leurs origines et leur histoire politique. On peut y remarquer, à ce point de vue, trois zones formant comme autant de bassins, où coule plus ou moins riche, plus ou moins pur, le courant de la doctrine chrétienne.

La première zone est celle qui, depuis sa découverte, avait été placée sous la domination de puissances protestantes. Elle renferme ce qu'on appelle la Nouvelle-Angleterre, comprenant aujourd'hui les Etats de Boston, New- York, New-Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware, l'Ohio, le Kentucky, le Tennessee, le Maryland, la Virginie, les Carolines, la Géorgie, et la plus grande partie de l'Alabama.

La seconde division embrasse ce qu'on appelait la Basse et Haute -Louisiane, comprenant, outre cette province : l'Indiana, l'Illinois, le Missouri, les Arkansas, une partie du Michigan, le Mississipi et une partie de l'Alabama. Possédé successivement par la France et l'Espagne, ce vaste territoire avait reçu de ses premiers maîtres la foi de l'Eglise romaine, dont il conservait encore l'héritage,

^ Voy. M. Claudio Jannet, Les États-Unis contemporains, ch, xiii, p. 231. Pion, 1876.

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mais de plus en plus compromis par la disette de prêtres, et entamé par le prosélytisme des sectes protestantes.

Nous ne parlerons pas ici de la troisième zone, comprenant les solitudes immenses qui s'étendent à l'ouest de l'Etat du Missouri depuis les montagnes Rocheuses jusqu'à l'océan Pacifique. C'est là qu'erraient encore les Indiens que visitaient quelques rares missionnaires , et ver§ lesquels ne cessa d'aspirer, comme nous verrons, le zèle apostolique de M™® Duchesne.

Dans la Nouvelle-Angleterre, peuplée originairement par les puritains émigrés d'Angleterre , sous le nom de Pères pèlerins, et auxquels s'étaient réunis successivement les quakers et les presbytériens, le catholicisme, assujetti aux lois tyranniques de Jacques !«■■, de Charles II et dé la reine Anne, avait subi en Amérique le contre- coup de l'ostracisme dont il était frappé dans la Grande-Bretagne. Au Maryland, les descendants des premiers compagnons de lord Baltimore avaient dû accepter le joug protestant ou apostasier; et les quelques prêtres épars dans la Nouvelle-Angleterre, vingt ou vingt -cinq à peine, soumis à la juridiction presque illusoire du vicaire apostolique de Londres, n'en recevaient qu'une impulsion singulièrement affaiblie, forcément inintelligente des besoins de la colonie lointaine, impuissante à y pourvoir, et d'ailleurs paralysée elle-même par la persécution de la métropole.

C'est de la séparation de l'Amérique et de l'Angleterre , par l'émancipation de l'Union américaine, que date pour la religion une ère de franche liberté, laquelle, à cette époque, était encore sans nuage., Au moment même où la France révolutionnaire rompait avec l'Eglise par la Constitution civile du clergé, le premier évêque catholique des Etats, M"" John CarroU, venait siéger à Baltimore, d'après le vœu du congi-ès, et en vertu d'une bulle du pape

Pie VI. Cette bulle est du 6 novembre 1789! Par une profondeur miséricordieuse des conseils divins, l'orage (jui, en France, secouait l'arbre du catholicisme jusque dans ses racines, allait transporter la semence de la vérité jusqu'au delà des mers.

Lorsque M'"° Duchesne arrivait en Amérique, quatre nouveaux évêchés avaient été érigés depuis 1810. C'étaient : Boston, où fleurissaient les aimables vertus de M*"^ de Gheverus; Bardstown, qu'édifiait le saint M""^ Flaget; Philadelphie, gouverné par M'"^ Egan; et New-York, placé sous la houlette pastorale de M'^' ConnoUy. Ces quatre nouveaux sièges étaient suffragants de celui de Baltimore , où venait d'être promu M""" Ambroise Maréchal, prêtre d'Orléans, sulpicien du mérite le plus distingué. Autour de ces pontifes se groupait une pléiade d'hommes apostoliques proscrits de leur patrie, et empressés de porter dans cette vaste colonie le bienfait de leur foi. Nommons, entre beaucoup d'autres, M. Matignon, le compagnon d'émigration de M"' de Cheverus; M. Dubois, alors curé de la paroisse d'Emmestsburg, plus tard évêque de New-York; MM. Duhamel et Moran ville, revenus tous deux de la Guyane pour évangéliser les Etats de l'Union; le saint M. Brute, futur évêque de l'Indiana; Charles Nerinckx, Edouard Fenwick et le dominicain Hill , tous trois des Pays-Bas; l'Alsacien Antoine Kohlmann, établi au collège de Georgetown sur le Potomac; enfin le vaillant Dmitri Galitzin, qui, renonçant à l'opulente fortune de ses aïeux, était venu remplir comme d'un fleuve de grâce les vallées de l'Alleghany '.

1 Voir, sur ces missionnaires, M. Moreau : Prêtres français émifjrés en Amérique , in-12 ; Douniol. — Notices en Appendice d'Elizabeth Selon , p. 6o<) ; I re édition. — Sur le P. Galitzin , art. du P. Desjacquos dans les Etudes religieuses , juin 1873.

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Si maintenant nous nous tournons vers la seconde zone, et en particulier vers ce qui avait été la Louisiane française, nous assistons pour ce pays à une heure solennelle. Cette province entière dépendait de Tévèque de la Nouvelle -Orléans, dont l'immense diocèse, jadis érigé sous la domination espagnole , comprenait presque tout le bassin du Mississipi, sur une étendue de plus de douze cents lieues , depuis l'embouchure du fleuve jusqu'au delà de Saint- Louis, dans le territoire indien ^

La population de ce vaste territoire ne dépassait pas deux cent vingt mille âmes , parmi lesquelles on comptait cent vingt mille blancs et nègres et cent mille Indiens, appartenant à plus de cinquante tribus différentes-. Disséminés, éparpillés dans cette vallée immense, les colons y avaient échelonné un grand nombre de villes et de bourgades, si l'on peut donner ce nom à des cabanes en bois, que l'on pouvait enlever et même rouler à volonté. Tels étaient, sur la rive droite, outre la ville de Saint- Louis, Saint -Charles sur le Missouri; le Portage-des- Sioux , au lieu où les sauvages portaient leurs canots de la rivière dans le fleuve; Sainte -Marie- des -Barreins, où M"'' Dubourg fondait son séminaire; Saint- Ferdinand ou Fleurissant, où bientôt nous verrons s'établir le Sacré- Cœur.

Toujours sur la même rive, on trouvait Sainte -Geneviève, le Cap -Girard eau, la Nouvelle-Madrid et la Petite- Prairie; puis plus bas Arkansas sur la rivière du même nom, Providence, Saint- Joseph, la Pointe-Coupée et Bâton-Rouge. D'autres fondations plus à l'est étaient celles

1 Annales de la propagalion de la Foi, t. II, p. 43, lettre de M^f Dubourg.

- Annales de la iJiopayalion de la Foi, o." xxix ; juillet 1 832 , p. 563.

de Vermillonville, le Grand-Coteau, les Opelousas et Natchitoches. De là, eu remontant le fleuve, on trouvait, sur la rive gauche, la Nouvelle-Orléans, Yberville, Natchez; et toujours plus liaut, la prairie du Rocher et Cahokia, presque en face Saint-Louis. Au delà, les tribus sauvages des Sioux et des Osages erraient dans les savanes et des forêts sans nom'.

La population blanche professait généralement la religion catholi((ue. Mais le protestantisme l'entamait fortement. Méthodistes, quakers, anabaptistes et presbytériens y avaient leurs ministres , leurs prêches , leurs écoles , « divisant Jésus-Christ, » selon l'expression de l'Apôtre; tandis que l'unitarisme, glorifié cette année-là même 1819, par un éloquent manifeste de Channing, entraînait au déisme les trop nombreux partisans d'une foi mal définie et d'une morale commode. Quant aux Indiens, beaucoup restaient infidèles ou l'étaient redevenus, et le nombre était petit de ceux qui , en souvenir des robes noires d'autrefois , désiraient des ministres de la prière française.

La moisson était donc grande, mais le nombre des ouvriers était petit. L'évêque espagnol de la Nouvelle- Orléans, don Louis Penalvez de Cardenas, ayant été transféré, en 1801 , au siège métropolitain de Guatemala dans l'Amérique centrale , la Louisiane , bientôt après devenue américaine, avait été soumise à la juridiction de M*'''' CarroU , évèque de Baltimore , (jui l'administra par ses vicaires généraux jusqu'à la nomination et la consécration d'un évèque titulaire, qui fut M"'" Dubourg. Mais le clergé manquait partout. Sur ce vaste espace où l'on compte aujourd'hui deux archevêchés et neuf évêchés suffragants, qua-

1 V. une excellente Statistique dans les Annales de la propagation delà Foi, n° xvm; septembre 1828, p. 497 et suiv.

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