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ENCOURAGEMENT DE MONSIEUR PERREAU

I de l'esprit de charité. « Voici, ma très chère tille, lui

II dit-il , la première lettre que j'ai la consolation de vous ! écrire depuis votre départ pour la Terre promise... Quelque j misérable que je sois, vous êtes persuadée que j'ai cepenj' dant assez à cœur la plus grande gloire de Dieu et le salut :' de ces pauvres Indiens, rachetés au prix du sang de Jé;

■ sus-Christ, pour ne pouvoir oublier les personnes que Dieu daigne appeler à aller cultiver cette vigne jusqu'ici trop peu favorisée de la rosée du ciel. Il y a plus, ma i chère fille : les liens spirituels que la divine Providence m'a fait contracter avec vous , me sont trop précieux pour ne point y tenir jusqu'à la mort. C'est la charité qui les a formés, et le divin Cœur de Jésus daignera, j'espère, en retirer sa gloire. »

M. Perreau demandait à sa fille spirituelle que la prière fût le lien de leur affection. Puis, comme M"'*^ Duchesne lui avait témoigné son désir du martyre, M. Perreau s'écriait : « Qu'il est doux pour une âme qui aime Dieu de finir sa vie mortelle par un tel sacrifice! Mais croyezvous toujours indigne d'une si belle fin , et vivez seulement dans la ferme résolution de vous donner sans réserve à votre divin Epoux, et de lui accorder toujours de grand cœur tout ce qu'il vous demandera. »

Au bout de quelques semaines, M'"® Duchesne put se rendre compte du milieu dans lequel allait s'exercer son apostolat. La population de Saint-Charles, comme celle de tout ce pays, était formée d'un mélange d'Américains venus de l'Est, de créoles d'origine canadienne et française, d'Allemands, d'Irlandais, et enfin de métis, de sauvages et de nègres. C'étaient comme autant de couches (l'une terre d'alluvion, où chaque race, en débordant, apportait ses sédiments et constituait le sol d'une nouvelle patrie.

Là se donnaient rendez -vous les chasseurs, trappeurs, aventuriers de toute sorte qui formaient l'avant-garde do la civilisation, tandis que celle-ci grossissait chaque jour son armée de colons, portant la charrue dans les humides prairies du Far-West. M'"^ Ducliesne suivait avec les yeux du cœur les nombreuses familles qui passaient par Saint- Charles pour aller fonder des établissements. Il n'y avait pas de semaine, et presque pas de jour, ainsi qu'elle le rapporte, où elle ne vît passer de ces bandes d'ouvriers, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants, un peu de bétail et des instruments de culture , pour de là s'enfoncer dans le désert fertile. C'était l'objet continuel de son admiration autant que de son envie; et dans cette émigration d'hommes de toute race, au lendemain de notre cataclysme révolutionnaire, il lui semblait voir quelque chose de semblable à ce que vit le genre humain, quand, après le déluge et la confusion des langues, les tribus de toute la terre prirent possession d'un monde vierge ou renouvelé.

Mais ce qui dans ce mouvement préoccupait avant tout l'esprit de M™" Duchesne , c'était l'avancement des affaires de Dieu. Elle bénissait la pensée qu'avait eue le Pèrâr Jésuite supérieur de Georgetown, d'acquérir des terres dans le haut Missouri , pour y faire fleurir le saint Evangile. Elle voyait s'élever près de là Franklin, où elle se figurait que les mêmes Pères fonderaient prochainement un collège : « De là, écrit-elle, ils s'étendront, par petites habitations , à deux cents lieues plus loin , jusque dans les terres où la foi n'a pas été connue... Les Lazaristes ont commencé leur séminaire aux Barreins ou Bois-Brùlé, la chrétienté la plus fervente du pays. Les ecclésiastiques de M. Liautard commencent leur collège à Saint -Louis. On continue à croire que ces pays sont appelés à devenir con-

l'émigration dans le MISSOURI 219

sidérables, et que le Missouri va former, cet hiver, un nouvel Etat dont le chef- lieu sera Saint-Louis. Il s'établira un grand commerce sur le fleuve avec les Sioux et les autres tribus sauvages ' . » Mais derrière ce commerce , il en était un autre qui seul préoccupait le zèle de M™<^ Duchesne : c'était racquisition , pour ces populations, de la perle précieuse du royaume de Dieu.

Or il fallait l'acheter au prix de luttes pénibles contre les vices de ce peuple singulièrement mêlé. Une- immoralité effroyable, dégradante, avait été le fruit de cette existence indépendante et nomade du colon, vivant isolément, j sans foyer, sans autel , avec le seul souci de s'enrichir et i de jouir. « Il y a quelques années, écrit M™^ Duchesne, ' >n aurait pu voir ici les bacchanales des païens ; des filles cl demi nues , une bouteille de wiskey d'une main , tenant un homme de l'autre, dansant, sans travailler, tous les jours de l'année! Maintenant il y a plus de dehors honnêtes, mais une immoralité égale à celle des sauvages. » : { La régénération , pour être profonde et durable , devait j commencer par l'éducation. C'était au Cœur de Jésus de 'ramener la vie dans ce corps menacé de décomposition. Voilà pourquoi les Jésuites établissaient leurs collèges • partout où ils pouvaient ; voilà pourquoi aussi le Sacréi.œur de Saint-Charles s'empressa, dès le mois d'octobre, I ouvrir un pensionnat, avec une école gratuite pour les ilanls pauvres.

Celles-ci y vinrent en bon nombre. Mais quelles ignorances et quelles habitudes elles y apportèrent! Il faut le demander à M'"^ Duchesne : « Elles ne savent, dit la même lettre, ni ce que c'est que l'enfer, ni même ce qu'est la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Lors-

* Saint- Charles, 20 novembre 1818.

qu'on leur raconte sa naissance, sa mort, vous les voyez toutes la bouche ouverte. Je suis obligée de leur dire à tout moment : « Mais c'est très vrai, au moins! » A part deux, ces enfants en sont aux lettres... Avec l'ignorance, il faut vaincre le luxe. Nous avons des pensionnaires qui ont plus de robes que de chemises, et surtout que de mouchoirs. 11 leur faut des robes brodées, de levantine de couleur, avec des garnitures et manches de tulle et de blonde '. »

L'ardente amie des pauvres et des délaissés eût volontiers admis dans sa petite école les enfants des négresses et des mulâtresses. M. l'abbé Perreau, consulté par elle, déconseilla ce mélange. C'eût été s'anéantir que d'agir de cette sorte. Mais, par un autre côté, il respectait aussi, il partageait les vues charitables, généreuses de M'"" Duchesne sur cette race dédaignée, en faveur de laquelle il élevait à son tour cette protestation : « En principe, répondait-il à la supérieure, vous ne pouvez admettre l'exclusion des négresses et des femmes de couleur, ni pour l'instruction et le pensionnat, ni même pour l'état religieux. Je crois que vous devez tellement tenir à cela que si vous aviez une existence indépendante, je préférerais que votre zèle commençât à s'exercer sur les infortunées, que leur abjection rend plus précieuses au Cœur de Jésus-Christ. Ainsi , ma chère tille , que le premier mouvement de votre cœur vous porte toujours de leur côté , parce que vous serez plus sûre d'y trouver votre divin Epoux, qui se plaît dans l'humiliation -. »

Enfin les sauvages étaient un autre attrait, l'attrait foncier et persistant de M'"" Duchesne. Quand elle les voyait

1 Saint- Charles, 8 octobre 1818. — ^ Paris, 29 août 1818. Rec. in-fo, p. 17, leUre 13e.

l'école a saint -cbarles 221

passer sur les rives du fleuve par familles errantes , les hommes portant leurs armes, les femmes leurs enfants, vêtus de quelques haillons , défigurés par le tatouage , le visage, les oreilles, le nez ornés de pendants de plomb et de fer- blanc, la tête coiffée de plumes, portant sur leurs traits parfois singulièrement nobles l'expression mélancolique et le deuil anticipé d'une race près de s'éteindre , elle sentait redoubler son zèle pour leurs âmes. Elle ne dissimulait pas leurs vices néanmoins, et elle écrivait : « Nous nous faisions jadis la douce idée d'instruire des sauvagesses dociles et innocentes, mais la paresse et l'ivro- I gnerie atteignent les femmes comme les hommes. Nous I n'avons pas encore de ces enfants à l'école , nous .n'avons [ que des métisses nées de sauvagesses et de blancs, qui 1 réunissent la misère morale des deux espèces. » Mais, loin de se décourager, M™« Duchesne ajoute : « Je n'en suis \\ pas moins persuadée que Dieu a eu ses desseins en nous j[j amenant ici'. » Ces desseins, selon elle, c'était l'apostolat M des sauvages du Nord.

Le premier mouvement de M""^ Duchesne , en présence

' de ces chères âmes , fut de leur présenter le Cœur sacré de

' '^ Jésus. « Déjà, écrivait-elle dès le mois de novembre, le

- icré Cœur brille dans plusieurs églises , car j'ai ressuscité,

pour le représenter, mes anciens talents en peinture et en

fleurs. « Et dans une autre lettre : « Nous avons eu le

l)0iiheur de le faire honorer en plaçant son image dans les

' églises qui nous environnent. Dans plusieurs sanctuaires ,

elles sont substituées à celles que l'ignorance y avait

mises, comme au Portage-des-Sioux , où Vénus et Bacchus

décoraient les murs. » Ce Cœur de Jésus était aussi le

sujet des chants de la petite école : « A Saint-Charles , dit

» Nov. 1818; — 16 déc. 1818.

]\jnie Duchesne, personne ne savait répondre Ameii à l'église. Maintenant nos externes chantent à la Bénédiction , et ont déjà appris des cantiques au sacré Cœur. Elles sont pleines d'émulation et de facilité. M. Richard, notre curé et notre aumônier, était ravi le jour de la Toussaint , qui a terminé pour elles une retraite de trois jours ^ . »

M. Fabbé Richard, — qu'il ne faut pas confondre avee l'illustre M. Gabriel Richard, l'apôtre du Michigan, — était, comme ce dernier, un véritable prêtre selon le cœur de Dieu. Son grand corps amaigri , sa physionomie méditative et austère lui donnaient un aspect anachorétique plus propre à inspirer le respect que l'attrait. Ce n'en était pas moins un homme excellent, du plus noble caractère, qui cachaitj sous l'extrême réserve de sa parole et de ses manières , le cœur le plus dévoué : « Il ne m'a pas flattée , je lui ai cette obligation, » disait M'"*' Duchesne. Toutefois l'homme n'était rien pour cette âme toute à Dieu ; et elle avouait que « son cœur n'avait d'élan que vers ceux de Jésus , de Marie et de saint François Régis - » .

La même flamme était au cœur des collaboratrices de ]\fme Duchesne : « Ah ! témoignait celle-ci , il faudrait être des saintes pour travailler ces cœurs si peu préparés encore. Il m'est d'autant plus douloureux de ne l'être pas ! Quant à Octavie et à Eugénie , elles marchent à grands pas vers la perfection , et le peu de bien qui se fait ici se fait par elles... Eugénie plaît à tout le monde; et quand nous paraissons toutes trois, les yeux sont sur elle, surtout quand elle parle 3. » De son côté, M^^ Aude, loin de prévaloir de ces avantages, protestait. à M"ie Barat qu'elle n'était et ne voulait être que la plus petite enfant et de la

1 Saiut-Charles , novembre 1818. — 2 Saint-Charles, 17 septembre 1819. — 3 Saint -Charles, 8 octobre.

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