LA. FERME DE FLEURISSANT
lettre, y a été sans fenêtres pendant plusieurs jours, avec de gros trous au plancher, d'où parfois les pommes du
; fruitier tombaient dans le petit sanctuaire. C'est pourtant laque nous avons été pleines de consolations ^ '> La clef
; du Tabernacle est la clef du paradis pour les âmes célestes, et elle ouvrait au-dessus de cette petite demeure (les horizons pleins de perspectives radieuses.
On était à la ferme , on vécut donc en fermières. Ici comme à Saint- Charles, on élevait du bétail; on paissait, on soignait et on trayait les vaches, qui souvient s'enfuyaient au loin dans la forêt durant l'opération; on récoltait et on épluchait le maïs, on cultivait les légumes; et parfois la rencontre de quelques fruits sauvages, durant la promenade à travers les bois, était une bonne fortune dont on s'empressait de bénéficier. Un petit taureau salé et une provision de farine achetée à crédit firent le fond des subsistances pendant toute une saison. On ménageait le bois ; mais , hélas ! chaque visite qu'on recevait du dehors épuisait la provision. « Car, dit M""^ Duchesne, on- y va largement dans un pays où l'on se moque des petits
Jeux de Paris, » Force était bien alors à la communauté de retourner à la forêt pour chercher, ramasser et rapporter elle-même sa charge de bois de chauffage*. »
Au milieu de ces travaux, M'"^ Duchesne écrivait « qu'elle et ses filles surabondaient de joie ». Le 21 novembre, fête anniversaire de la fondation de la Société, elle adressa ces lignes toutes d'action de grâces et de jubilation à la mère Barat : « Mon cœur est toujours à vous, et les deux Sociétés n'en feront jamais qu'une dans le Cœur de Jésus. Quand je pense que je leur appartiens , mon âme se dilate
1 Fleurissant, le^ mai 1820, et passim.
* Journal, p. 10, des 28 septembre et 21 décembre 1819.
et se fond en larmes de reconnaissance ; elle ne voit que bonheur dans ses privations. Dieu pourrait-ii me faire d'autres faveurs? De sa part, il n'y a que le martyre à me donner. Mais de la mienne, ô douleur! que j'ai mal correspondu! Je suis à vos pieds, ma mère, dans le Cœuï de Jésus ^ » L'évêque, parfois témoin de ces labeurs courageux, demandait en riant à M"^° Aude si c'était à la cour de Napoléon I<"" qu'elle avait appris ce beau métier de vachère -. D'autres fois il répétait avec admiration : « Elles sont bien de la race! » se reportant, par allusion, à « cette race des forts par qui seule, dit l'Ecriture, le salut a été donné à Israël ».
Cette allégresse courageuse de M"'' Duchesne venait uniquement de Dieu ; car, comme elle l'écrivait, elle n'avait encore trouvé dans ce pays personne, pas même M"^ Dubourg, pas même M. Richard, à qui son âme pût s'ouvrir. Il y avait, pour ainsi dire, deux cœurs dans ce grand cœur : un cœur tendre et ardent pour Jésus- Christ, l'Eglise, les' âmes, le prochain : ce qui faisait l'admiration des serviteurs de Dieu; puis un autre cœur, austère, pénitent, mortifié, qui recouvrait sa bonté d'une apparence' sévère, et inspirait tout d'abord plus d'estime que d'attrait. M'" Dubourg écrivait à la mère Barat que M'»» Duchesne « était une vraie sainte, mais qu'elle manquait un peu de la suavité de saint François de Sales ».
]\]rne Duchcsne, de son côté, se rendait trop bien compte « qu'elle n'avait pas fait au premier aspect une impression favorable à M"' Dubourg: « C'était, écrivait-elle le 27 septembre , ce qu'il me fallait dans un lieu où tant de désirs m'avaient transportée, et où je me serais trop com-
1 Fleurissant, 28 novembre 1819.
2 Notes par une ancienne élève de Saint-Louis ; iu-so, p. 9.