‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 127 sur 247 · LE PENSIONNAT DE FLEURISSANT · texte numérisé non relu

LE PENSIONNAT DE FLEURISSANT

y tienne si fortement attachées que nous n'en puissions jamais sortir. « En tète des signataires, on remarque les noms de M"^* Mathilde et Eulalie Hamilton. Personne ne savait encore combien littéralement ce dernier souhait devait, peu après, s'accomplir pour les deux jeunes sœurs.

. C'était peu, en effet, que le désert fleurît, s'il ne donnait des lis aux autels de l'Agneau. C'est pourquoi, à côté de l'œuvre du pensionnat, on aspirait ardemment à en créer une autre : celle d'un noviciat. A l'appui de ce projet, M'"^ Duchesne aimait à citer l'exemple d'une congrégation, fondée sur ce même sol par une sainte veuve, dont elle célébrait les vertus. Rapportant les fruits que portait cet Institut à Philadelphie, à New-York et au Kentucky, elle écrivait : « Leur couvent contient aujourd'hui cinquante rehgieuses ou novices, et soixante pensionnaires. Elles ont pris les règles des Sœurs de la Charité , avec un costume approchant du nôtre. » Celle dont parle cette lettre n'était autre que l'illustre Elizabeth Seton. Morte au mois de janvier 1821, elle achevait sa mission aux États-Unis, au moment où M™° Duchesne inaugurait la ■sienne, lui léguant un exemple que celle-ci était impatiente de suivre.

Cette création d'un noviciat était d'ailleurs l'objet des instructions incessantes que M"'" Duchesne recevait de P^ris : « Il est absolument nécessaire, lui écrivait la supérieure générale, que la première maison offre l'espérance et les moyens de devenir une maison mère , et que la mission puisse se soutenir par elle-même'. » A quoi ÎVIme Duchesne faisait écho dans ces lignes à la mère Thé-

1 Paris, 27 septembre 1819.

rèse : « Priez Dieu qu'il nous envoie des sujets de ce pays; car, si nous les attendons de France, les dangers et les frais du voyage, la difficulté de s'acclimater nous laisseraient toujours en très petit nombre'. »

Mais si l'établissement d'un noviciat indigène était l'entreprise la plus indispensable pour vivre et se perpétuer, c'était aussi pour le moment celle qui présentait le moins de chance de succès. L'évêque l'avait bien compris quand il écrivait : « Il serait prématuré de compter sur des recrues de sujets indigènes. De pareilles vocations, s'il s'en manifestait quelques-unes ici , demanderaient un très long temps pour être mûries, et un plus long encore pour être rendues utiles. Mais le fait est que ce serait tout détruire aujourd'hui que d'encourager quelques-unes des élèves dans des idées de ce genre. Il faut attendre que l'éducation d'un grand nombre de demoiselles ait réformé les préjugés contre l'état religieux -. » Le plus grand préjugé, selon lui, avait sa source dans le caractère américain, dont l'esprit d'indépendance ne voulait rien entendre au vœu d'obéissance, dont l'esprit d'égalité rendait impraticable la distinction nécessaire que l'Institut établit entre les coadjutrices et les religieuses de chœur. « Il sera difficile, avouait M""' Duchesne, de prononcer deux rangs. Ici, tout veut être égal. Sans doute, par le fait, il y aura forcément inégalité, à cause de la différence des talents, d'éducation et conséquemment d'emploi. Mais dire à une postulante qu'on la reçoit pour servir, c'est une chose que personne n'accepterait ici '. » Une grande foi, et la foi seule, pouvait faire comprendre aux nobles et volontaires servantes de

1 30 novembre 1820, p. 4. — 2 Saiat-Louis, 30 novembre 1819. — 3 A Mm« Barat; Saint -Char] es, 29 juillet 1819.

BESOIN ET DESSEIN d'UN NOVICIAT 249

Jésus-Christ que « le servir c'est régner », comme s'exprime l'Eglise.

C'était donc là un obstacle réputé insurmontable, une sorte de fort imprenable qui barrait le chemin aux conquêtes du Sacré-Cœur. Il fallait l'enlever. Ce fut l'heure d'une bataille : bataille étrange comme toutes celles que nous verrons se livrer dans le cours de cette histoire, comme toutes celles que livre l'Eglisi», où c'est dans l'infirmité que se trouve la force, dans la perte le gain, dans la souffrance le succès, et dans la défaite la victoire.

Animant ses religieuses à ce douloureux combat, la mère générale leur prédit que la lutte sur ce terrain serait longue, mais le triomphe certain : « Ma bonne Philippine, '• urage et confiance! Vous êtes encore dans les travaux de l'enfantement. Ce temps pénible passera, et ce que vous aurez semé dans les larmes, vous le recueillerez dans la joie. » Et dans une lettre suivante, déployant à leurs yeux le signe qui fait les vainqueurs : « Si c'est par la Croix que notre Société a été fondée , votre maison doit y participer autant qu(; nous, puisque vous serez la première * maison du pays, et je prévois pour vous bien des ennuis. Mais Jésus sera avec vous, je n'en doute pas, car c'est pour lui que vous souffrez ' ! »

jyime Duchesne fit répondre que ni courage ni confiance ne lui faisaient défaut : « Dites à notre bonne mère , écrivit-elle à une amie, de n'avoir aucune sollicitude pour nous. Le saint M. Richard déclare que nous réussirons; je crois plus cet homme de Dieu que les mondains qui disent le contraire. » Elle embrassa donc cette croix qui lui était offerte; et, profitant de la fête de sa supérieure, sainte Madeleine, 22 juillet 1820, elle lui en adressa le témoi-

1 Paris, 12 et 16 juin 1820.

goage dans ces vers , oft M™^ Berthold avait exprimé leurs communes ardeurs :

Non, ne croyez jamais que de lâches regrets Dans nos cœurs attendris puissent avoir accès... Vous le savez , ô vous qui lisez dans mon cœur, La palme du martyre aurait fait mon bonheur ! Mais, pour l'heureux martyre où je ne puis atteindre^ J'en trouve un plus caché qui ne se peut dépeindre : Dans ces vastes forêts je ne vois que beautés , Car l'arbre de la Croix y croît de tous côtés !... Vive le sacré Cœur ! c'est dans ce centre unique Que l'Amérique est France , et la France Amérique.

Cette lutte de la douleur, prédite, offerte, acceptée, s'ouvrit peu de semaines après. Le démon se déchaîna; chacune des religieuses connut son jour d'épreuve : il y eut des coups et des hlessures pour toutes j et rien de ce qui touchait de près au Sacré-Cœur ne fut épargné.

La première atteinte , et la plus gravement , fut M""" Duchesne. En septembre 1820, tout son corps fut envahi pai une sorte d'érésipèle, suivi d'une fièvre bilieuse, qui la mena en peu de jours aux portes du tombeau. « Mon cœur frémit encore au souvenir du danger où elle fut pendant huit jours, écrit M"^'= Aude à la mère Barat, jours d'amer? tûmes et d'angoisses pour vos pauvres enfants, dont l'unique ressource était de se jeter dans le Cœur de Jésus et dç répéter à chaque instant , dans le déchirement de l'âme, leur Ita Pater. Nous écrivîmes à Monseigneur, qui arriva au moment où elle était le plus mal , amenant avec lui un second médecin , qui la traita avec une grande énergie. Pour nous , notre espérance était dans la bonté du Cœur de Jésus. Nous redoublâmes de prières, et Monseigneur offrit le saint sacrifice en l'honneur de saint François Régis. Monseigneur ne s'est jamais montré plus affectueux

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