‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 142 sur 247 · SES TERREURS SUR LE BAYOU · texte numérisé non relu

SES TERREURS SUR LE BAYOU

me confirma dans l'idée que nous étions, en effet, perdus dans un marais.

« Au même moment , nous entendîmes des cris : — <( Voilà, me dit-il, qu'on avertit de la rive où nous sommes attendus ! » Je lui fis remarquer qu'au contraire les cris venaient du côté opposé. Aussitôt nous voyons s'avancer vers nous, à grande force de rames, un canot plein de sauvages et de nègres , la plupart nus jusqu'à la ceinture , et de ligure épouvantable, criant et siftlant, comme on nous les représente quand ils s'avancent à une victoire assurée. Tous nos hommes pâlirent, car pas un n'eût été en état de résister. M'adressant alors à mes trois jeunes personnes, qui étaient effrayées, bien qu'elles ne pensassent pas à tant de danger que moi, je leur dis qu'il n'y avait qu'une seule chose à faire : prier Dieu et se mettre sous la protection de la sainte Vierge. Je lui vouai promptement une neuvaine de messes. Déjà le canot nous avait atteints. Les sauvages nous regardèrent un moment comme pétrifiés, et, s'étant arrêtés un peu à côté de nous, ils fixèrent attentivernent des bouteilles d'eau potable , les prenant sans doute pour du vin, dont on sait que les Indiens sont si fous. Je remarquai aussi qu'ils n'avaient rien à manger. Cependant ils se retirèrent sans nous rien demander. Je crus qu'ils nous dépassaient pour aller nous attendre en un endroit plus favorable ; et je faisais déjà en mon particulier la recommandation de mon âme à Dieu, exhortant également mes compagnes à la prière et à la patience ; car, voyant les conducteurs épuisés de lassitude, je n'osais proférer de plainte, de peur de les irriter. Enfin , au moment où j'étais le plus persuadée que nous étions dans un marais, tout à coup la terre se montra à mes yeux, et nous y vîmes la charrette attelée de quatre bœufs qui nous attendait sur la

rive. C'était une résurrection : je n'étais par prête pour mourir ' ! »

Hâtons-nous d'expliquer que, plus tard, M'"'' Duchesne acquit la certitude que les redoutés sauvages qu'elle avait rencontrés, loin d'être des cannibales, étaient, au contraire, de bonnes gens secourables, dont les gestes et les cris n'avaient eu d'autre fin que d'indiquer la route à ses conducteurs qui , entîffet, l'avaient perdue.

On monta dans la charrette que les bœufs traînaient lentement : « Je n'oublierai jamais, continue M™" Duchesne, ces noms : Flambeau, Rousseau, Gaillard, Tout blanc, répétés à chaque minute au milieu de ces bois, où continuellement il fallait encourager et harceler nos bêtes dans les mauvais pas. Nous nous arrêtâmes le soir dans une auberge, où peu de jours après on a volé tous les voyageurs. Nous y avons été bien. Reparties de là à deux heures dans la nuit, pour la maison du Sacré-Cœur, nous y sommes arrivées à neuf heures du matin. C'était le 7 août 1822. »

On devine ce que fut l'entrevue de la, mère Duchesne et de M">° Aude. J'étais au milieu de mes petites, rapporte celle-ci, quand un homme vint m'annoncer l'arrivée de trois religieuses. Je crus qu'il se trompait, et qu'il ne s'agissait que d'une lettre de nos sœurs : « Mais non , vous dis-je, elles sont là! — C'est ma mère! » m'écriai-je immédiatement, et, me débarrassant des enfants qui me serraient en répétant : Ma mère ! j'allai voir si de la porte je ne la découvrirais pas. Je me trouvai dans ses bras. J'étais suffoquée par le bonheur, et je ne lis rien pour le réprimer. Il me semblait que Jésus me le permettait 2. »

1 A M">e Baratj 8 septembre 1822.

2 Grand -Coteau, 23 sejjtembre 1822.

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