PERVERTISSEMENT DES ENFANTS
mandait à la mère générale : « Nous n'avons plus que dix-huit enfants : plusieurs payent très mal, d'autres ne payent rien du tout, mais tout cela fait le bonheur des épouses de Jésus. » Et elle ajoutait : « Que nos sœurs d'Europe qui désirent venir ici ne s'attendent pas à des consolations. Il n'y a que des déboires dans tout ce qu'on entreprend pour le bien des âmes. C'est un pays perdu, d'une pauvreté extrême, et rempli des désordres les plus scandaleux. Le mélange des protestants, et autres sectes, étouffe le bon grain dès qu'il commence à croître ^ »
L'inévitable conséquence de cette diminution des élèves payantes fut un état de misère dont M"'" Octavie nous donne assez l'idée dans ces lignes, qui cependant n'expriment que l'action de grâces : <( Nous avons le bonheur d'être pauvres en habits, en nourriture, en logement. C'est la plus grande jouissance que puisse goûter le cœur (le votre pauvre Octavie, qui, pour l'amour de Jésus, et à l'exemple du séraphique saint François , a pris la pauvreté en partage. »
Il y avait un moyen de parer à cette misère : c'était de congédier celles des pensionnaires qui ne payaient pas ; et on le conseillait à M™*" Duchesne. Un non généreux fut ^011 unique réponse : « Non , car plusieurs de ces enfants perdraient la foi, dit-elle; nous aimons mieux les garder en nous privant de tout. Fiat pour la disette comme pour la maladie'. » Elle fit plus. Elle reçut pour rien et adopta six jeunes orphelines, leur offrant de partager le peu qui lui restait : son logement, son pain de maïs et les pommes de terre que donnait le jardin.
11 ne manquait plus aux charitables maîtresses que d'être calomniées par les enfants mêmes qu'elles avaient
' Fleurissant, 10 mars 1823. — 2 Fleurissant, 20 mai 1823.
élevées. Deux jeunes filles de l'école, sorties de la maison à laquelle elles devaient tout, ne trouvèrent pas d'autre moyen de se décharger du devoir de la reconnaissance : « On a tout dit contre nous , excepté que nous empoisonnions nos enfants, » écrit M""*^ Duchesne. Toutefois, son grand cœur s' élevant au-dessus de l'outrage, pour ne considérer que le péril des âmes : « Notre plus grand chagrin, dit- elle, n'est pas de nous voir moquées et calomniées dans le monde par nos anciennes élèves, c'est de les voir courir à leur perte par la route des plaisirs et de l'inutilité. « Puis, laissant s'échapper de son sein déchiré un cri de désespoir qui rappelle celui de la mère de saint Louis : « Nous en sommes réduites pour toute consolation à souhaiter que les jours de ces enfants si chères soient abrégés, de peur que la malice du monde ne vienne à les corrompre ^ »
Consternée de tant de maux, l'humble mère n'eut pas de peine à se persuader qu'elle seule en était cause. Elle demanda sa déposition, elle appela la mort : « Je gâte tout, écrivait-elle. Quand vous me déchargerez, vous ferez le plus grand bien. Je connais que je le mérite, non par » faveur, mais par punition ». » Et dans une autre lettre, montrant mieux encore le fond d'une âme lasse de ce monde et altérée de l'autre : « Il me tarde de partir de cette pauvre terre ; non que je n'aie bien des craintes pour ma dernière heure; mais parce que je vois que je ne suis pas propre à avancer l'œuvre de la Société dans ce pays... Je reste avec la peine que je ne remplis pas mes devoirs, que les âmes en souffrent; et cependant je n'aperçois pas le terme qui me remettra à ma place. Je vous prie avec instance de peser devant Dieu les besoins de votre famille,
1 Fleurissant, 4 septembre 1823.— 2 Fleurissant, 13 février 1824.