SES SECOURS AUX PÈRES JÉSUITES
et leurs pères, ainsi ((u'ils l'ont redit, eussent abandonné le poste ou péri d'inanition, si la Providence ne lut venue à leur aide, sous les traits charitables de Mf"" Duchesnc.
Celle-ci, comprenant qu'une mission lui était donnée, multiplia ses ressources pour ces nouveaux venus. Non contente de se faire quêteust; auprès des riches familles (le Saint- Louis, elle se dépouilla elle-même de tout ce qu'elle avait, meubles, ustensiles, linge, couvertures et denrées les plus indispensables. A chaque nouveau besoin qui lui était révélé, elle réunissait ses sœurs, disait ce qu'elle avait plutôt deviné qu'appris, car on ne lui demandait rien; puis elle laissait ses larmes. plaider pour elle la c cause de ses protégés. « Il faut voir, écrivait M°^^ Lucile I Mathevon , il faut voir les pleurs que répand alors notre ji mère Duchesne; vous en auriez le cœur fendu, si vous ||| étiez ici! » La décision du petit conseil était invariablef. ment qu'il fallait s'imposer de nouveaux sacrifices. Le il trousseau que la mère Lucile avait apporté de France, le iî seul de la communauté qui fût à peu près neuf, y passa {t , sous diverses formes. « Je serais plus heureuse, écrivait ^ cette mère, d'être décrotteuse des bottes de ces bons misj[! sionnaires , que d'être reine de France ^ ! » Une partie des ^'. nuits était consacrée à la confection ou réparation d'habits if' à leur usage. « Quel plaisir j'ai ressenti, écrivait M™° Dui chesne, en travaillant à faire les vêtements des Pères, en '. tout semblables à ceux que ji^ voyais porter en France par [ nos saints protecteurs. Car les Jésuites prennent ici le > costume conforme ^ » Un jour cette digne mère, ayant j reçu pour elle une aumône de cinquante piastres, n'eut 1 rien de plus pressé que de les envoyer à ses pauvres voi-
1 Fleurissant, 13 novembre 1823. — 2 i/jid., 18 juillet 1823.
slns : « Il est juste, écrivait-elle à M'"" Barat, que nous soyons un peu providence pour les autres, comme Dieu l'est pour nous ! »
Or il faut savoir ([ue celle qui lendait aux autres une main si généreuse était alors elle-même au fond du gouffre. Le nombre des élèves payantes était tombé à onze! En 1824, un enTroyable ouragan avait endommagé gravement l'habitation , le fleuve débordé avait fait de Fleurissant une île inaccessible, le coton avait péri, le maïs avait gelé! Les religieuses durent se mettre à fabriquer tout elles-mêmes, leur chandelle, leur savon, leur fil, leurs chaussures. Tant de charité au sein d'une si grande détresse faisait l'admiration de M'"'' Barat, qui leur écrivait : « Ah! dans quelle misère se trouvent vos bons Pères! vous venez à leur secours, et vous êtes vous-mêmes si pauvres ! »
Mais ce n'était pas l'habitude de M™" Duchesne de s'occuper d'elle-même : « La croix ne nous (juitte pas, écrivait cette mère , nous voilà entièrement aux soins de la Providence. Il est si doux de s'y reposer! Enfin, nous n'avons point manqué jusqu'ici du strict nécessaire. Nous avons encore pu quelquefois venir en aide à nos Pères qui sont plus pauvres que nous. Ils soufîrent, et je voudrais bien que tant de magnificences que l'on prodigue en France, passassent à leur profit'. » De même deux mois après : « Ce serait peu de notre gêne, si elle ne nous ôfait pas le moyen de contribuer à l'œuvre la plus importante de cette confrée pour h bien de la religion : celle du noviciat de nos Pères, qui est une pépinière de saints et d'apôtres. Il me serait bien doux, en vous parlant de cette famille, de vous détailler déjà des choses consolantes. Mais leur par-
1 Fleurissant, 25 septembre 1823.
PAUVRETÉ ET CBARITÉ 3U9
tago est la Croix, et nous sommes lieureuses de marcher sous le même étendard '. »
Eux et elles y marchaient d'un même pas joyeux : « Ces Pères ne se plaignent de rien, écrit AP"" Dubourg; ils sont contents de tout. Logés les uns sur les autres dans une petite- maison , couchés sur des peaux, faute de matelas, vivant de mais et de lard , ils sont plus heureux que le richa sur le duvet et dans les délices. Il est cependant de mon devoir de chercher à leur procurer le nécessaire de la vie pour eux-mêmes, avec les moyens d'exercer leur zèle '. »
L'association naissante de la Propagation de la Foi vint momentanément en aide à M'" Dubourg. Une collecte faite en France par la mère Barat produisit aussi quelques milliers de francs, qui furent adressés à M"^^ Duchesne. Sa fidèle et pieuse cousine M"^° de Rollin y avait contribué pour une large part. La mère générale écrivait à ses filles : « Vous souffrez, c'est le sort des épouses du Sacré-Cœur. Demandez à Dieu que je sois votre sœur dans le partage de ce trésor; car que pouvons- nous posséder de plus précieux'? » Et dans une autre lettre : « Mes bonnes filles, nous aussi nous sommes pauvres comme vous ; mais vous souffrez plus que nous' des rigueurs de la pauvreté, tandis que nous sommes plus coupables que vous, et que ce serait à nous de porter la peine de nos fautes*. »
Une sorte d'alliance défensive et ofl'ensive pour le service de Dieu, exista dès lors entre les Pères de Fleurissant et les religieuses du Sacré-Cœur. En retour de l'assistance que celles-ci leur procuraient, les missionnaires acceptèrent de diriger leurs âmes et de leur prêter les secours de leur ministère.
1 Fleurissant, 27 novembre 1823. — 2 Annales, t. I , n» v, p. 4.'i. — 3 i>aris, 22 novembre 1823. — '< Ibid., 30 août et 27 décembre
Le directeur des religieuses , le Père Van Quickenborn , était un homme rude; M™'^ Duchesnc disait qu'il lui rappelait le Père Barat. Calme comme un Flamand, imperturbable au sein des difficultés, il faisait une grande impression de sainteté à Tàme forte mais impétueuse de la supérieure. Elle « sentait revivre en lui l'esprit de saint Ignace », disait-elle, le comparant tantôt au Père Alvarez, tantôt au Père Rodriguez, et l'estimant" très haut dans la perfection , comme le témoignent ces lignes : « Lorsque je vois sa tranquillité au milieu de tant d'objets qui l'occupent et qui le partagent, je ne puis m'empècher de penser qu'il habite les hautes régions de la paix et de l'union avec Dieu. »
Ses directions étaient brèves, ce qui d'ailleurs était du goût de M™° Duchesne : « Monseigneur, écrivait-elle dès son arrivée auprès de l'évêque à Saint-Louis, Monseigneur a pu craindre un moment que nous ne fissions perdre du temps à ses prêtres; mais il n'en est rien, et en dernier lieu il a été le premier à parler de confession. »
Si sommaire qu'elle fût, l'action du Père Recteur sur le noviciat de Fleurissant ne pouvait pas tarder à se faire sentir. Voici en quels termes M'"* Octavie Berthold en rend compte dans une lettre à M'"® Barat : « Quelles bénédictions le Seigneur n'a-t-il pas répandues par Le moyen des Pères sur notre petite communauté! Je regarde cette direction comme un trait particulier de la miséricorde du Seigneur sur ses épouses. Vous ne sauriez croire, ma bonne mère, la ferveur et la régularité qui régnent parmi nos sœurs, leur humilité, leur dévouement, leur pauvreté. Aspirantes et novices rivalisent d'ardeur ^ . »
1 Fleurissant, 26 octobre 1824.