‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 158 sur 247 · LES ÉCOLES DE PAUVRES · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES DE PAUVRES

et divers autres postes sur le Missouri, formaient comme autant de forts, d'où les Pères faisaient des sorties apostoliques sur les terres d'alentour. Là encore M™« Duchesne se multipliait pour leur être secourable. Les voyait-elle partir pour leurs congrégations , elle leur abandonnait aussitôt, sans compter, les ornements de sa chapelle, les linges, les vases sacrés, l'argent, les ustensiles, le cheval de la maison ; et tout cela avec une spontanéité , une simplicité c[ui en doublaient le prix : « Je prends, écrivait -elle, entant de souci pour l'établissement des Pères que pour le nôtre, et plus encore, mais inutilement : je ne suis que la mouche du cochée » Et dans la même lettre, s'indignant de la concurrence que l'argent des protestants faisait à inos missions : « Qu'il est triste, écrivait-elle, de ne pouvoir lavancer que si peu pour le bien , quand l'œuvre opposée se [dilate avec succès ! » Elle implorait alors le secours de la iPrance , puis elle poussait ce cri sublime : a Si ma chair |iouvait devenir monnaie, je la livrerais volontiers pour iBOntenir nos missions I »

Un autre eut l'honneur de laisser le premier sa vie sur jjô champ de bataille. Le P. Joseph Temmermann, assistant jdu recteur, mourut subitement le 2 juin 1824. M^^^ Du-

lesne envia son sort : « Il a succombé, écrivait-elle, à la jBoite de fatigues éprouvées dans les missions , à travers des jpays inondés ou arides, où il devait loger dans de maumises cabanes , n'ayant que de l'eau pour breuvage , du jisalé pour nourriture, et la terre plate pour lit. C'est le ^premier Jésuite mort dans cette contrée; les anciens Pères s'étaient tenus chez les Illinois. Le P. Temmermann a «té enterré dans notre église près de l'autel. Le pauvre Père Recteur reste donc, en ce moment, le seul prêtre

* Fleurissant, 10 juin 1824.

dans cet Etat, où il a à faire plus qu'il ne peut... Quoique très faible de santé, il a quatre paroisses et d'autres missions éloignées, coupées par des rivières. Le dimanche, il dit deux messes, prêche trois fois le matin, préside le catéchisme et confesse dans les intervalles de tous les exercices. ))

Enfin, derrière ces églises et ces congrégations, s'étendaient illimités les territoires indiens , oii erraient et campaient les tribus qui dépossédées et refoulées chaque jour avaient d'autant plus droit à trouver dans la religion une seconde patrie. M"i'= Duchesne n'en détachait pas un seul instant ses yeux ; et tout ce qui venait de là était assuré de prendre dans ses souvenirs, son journal, ses lettres, une place d'honneur. Un jour, c'est une famille d'Iroquois ou d'Algonquins qui descend à Fleurissant, pour y faire baptiser ses enfants nouveau-nés. Une autre fois c'est un père qui apporte au prêtre les corps morts de ses enfants enfermés dans des peaux de buffles, pour qu'ils reçoivent la sépulture dans une terre chrétienne'. Ailleurs, M"^*^ Du chesne elle-même sert de marraine à une petite Iroquoise qu'elle appelle Marie : ce sont comme les prémices di* l'apostolat auquel elle aspire parmi les infidèles : a 1 paraît, écrit-elle, que nos terres se préparent à voir s» renouveler les travaux apostoliques de tant de missionnaires. La nation des Sacs a dit : « Jusqu'ici nous n'avion point d'oreilles pour vos paroles. Mais à présent nous ei prenons une et voulons vivre comme les blancs. » Ces espérances enflamment M™*^ Duchesne; on lit dans une d ses lettres : « Faites dire, je vous en prie, à mon nevei Henri, que les moissons jaunissent, et qu'il serait temp qu*il vînt récolter dans le champ que son patron saint Régi

• Journal, 25 mai 1824.

SON ÉCOLE d'indiennes 317

a tant désiré défricliPr. Nous l'invoquons beaucoup pour cette conversion des Indiens, et ajoutons une (|uarantaine pour obtenir promptement des ouvriers. Mais combien faut-il qu'ils soient morts à tout! car rien, dans ce ministère, ne contente la nature. La foi seule et l'amour de Jésus souffrant trouvent ici leur solide entretien '. »

L'évêque avait écrit : « En attendant que nos novices jésuites soient ordonnés, et que ces apôtres se dispersent, on recevra à Fleurissant une demi-douzaine d'enfants in- (liiMis de diverses tribus, pour familiariser nos jeunes missionnaires à leurs mœurs et à leur langage, et les préparer eux-mêmes à servir de guides, d'interprètes et d'instruments aux missionnaires que nous enverrons aux tribus dispersées 2. » Ce projet ayant été bientôt exécuté, M""^ Duchesne se fit la mère de ces jeunes Indiens. Ce fut file qui se chargea de les entretenir : elle blanchissait leur linge, elle les raccommodait, elle les nettoyait; et pour qui connaît l'infecte malpropreté des sauvages, il y a là un héroïsme de charité dont Dieu seul sait le prix.

Ce n'était qu'un prélude : M'^" Duchesne demanda à la ■mère générale qu'il lui fût permis d'ouvrir, elle aussi, une icole de sauvagesses, dans le même dessein : «^a nourriture coûte peu, lui expliquait -elle, le logement nous l'avons, et nous quêterons pour les vêtements. Il ne faut rien négliger pour cette œuvre intéressante, objet de tant • le vœux et qui nous a conduites ici... Quant à être petite, il vaut mieux l'être tout à fait pour nos sauvages ^. » Et cinq semaines après : « Quelquefois je pense que Dieu luine nos premiers desseins et notre premier ouvrage dans le pensionnat, pour édifier peu à peu l'œuvre plus inté-

' Le 10 juin 1824. — 2 Annales, t. I, n» v. — ^ Fleurissant, juin !824.

ressante de l'instruction des sauvages. 11 faut bien la mériter par l'humiliation et les autres peines '. »

Une première satisfaction fut donnée à ces vœux, au commencement d'avril 1825. «Un soir, pendant l'office, raconte M*"" Mathevon , le Père Recteur arrivant chez nous fit demander la supérieure. Quelle ne fut pas la surprise de M"^o Duchesne, en voyant apparaître deux petites sauvagesses qui , toutes confuses , se cachaient sous le manteau du Père! Celui-ci les avait fait amener en charrette. Il nous les laissa. Nous avons donc maintenant une classe d'Indiennes. Voilà, ma mère, l'œuvre que nous avons tant désirée. Chacune de nous ambitionne d'y être employée -. »

]\Imo Duchesne était au comble de la joie; elle s'écrie dans une lettre : « Voici le pensionnat des petites Indiennes qui commence enfin! Nous y avons destiné une Irlandaise ( M™^ Mary O'Connor ) , qui vient de faire ses premiers vœux. Cette œuvre la tient séparée de nous une partie du jour et toute la nuit. Les sauvagesses l'appellent maman, lui sautent tout autour, partout où elle les conduit, aux vaches, aux poules, au jardin, ces enfants ne pouvant» supporte» la vie sédentaire '. » Souvent même il arrivait à la maîtresse de trouver sa classe perchée sur les arbres, où grimpaient et sautaient , comme des écureuils , les jeunes écolières, moins éprises de la science que de la liberté. Mais rien ne décourageait l'espoir de M""® Duchesne, qui demandait déjà à la mère générale qu'on appliquât désor^ mais à l'éducation des enfants des sauvages le dixième des revenus des maisons de l'Amérique , quand les maisons de l'Amérique auraient des revenus.

1 Le 25 juillet 1824. — 2 Fleurissant, 25 avril 1823. — 3 Ibid., 23 avril 1823.

DÉVELOPPEMENT DE l'APOSTOLAT 319

Ainsi l'œuvre des Indiens et une école de pauvres, avec quelques novices aux prises avec la misère, voilà où en étaient les conquêtes du Sacré-Cœur, dans le Missouri, après huit ans de séjour et de souffrances inouïes ! Mais rien do tout cela ne devait être perdu pour l'avenir. Particulièrement le concours charitable prêté aux missionnaires n'allait pas tarder à porter de grands fruits. Attendez quelques années , et ce que M"' Dubourg appelait une pépinière va devenir une forêt. Ces novices de la ferme recueillis par M"^*^ Duchesne , bientôt prêtres et apôtres , vont se partager le pays pour le conquérir. Le P. de Smet , ordonné à Noël 1825, va renouveler parmi les derniers Peaux - Piouges des montagnes Rocheuses les prodiges d'héroïsme qui en ont fait un émule de François Xavier. Le P. Vereaghen , fait prêtre en même temps que lui , va semer l'Evangile dans les savanes de l'Ouest, en attendant que , sous le titre de provincial et de vicaire général de Saint -Louis, il organise en grand cette Eglise et les missions de tout le Missouri. Le P. Van de Velde, après avoir dirigé longtemps le collège de Saint-Louis, deviendra tour à tour évêque de Chicago et évêque de Natchez, aussi zélé que les apôtres et plus pauvre qu'aucun d'eux. Le P. Jean-Antoine Elet, par sa noblesse, sa bonté, sa supériorité de nature et de grâce, laissera d'abord dans les collèges de Saint-Louis et de Cincinnati, puis à Louisville, et enfin dans toutes les missions de l'Ouest où il s'employa quarante ans, une trace impérissable de lumière et de sainteté qui éclairera pour des siècles le chemin du salut. Le P. de Theux, arrivé en 182.5, va devenir curé de Saint- Louis, et rayonner de là dans toute la Louisiane. D'autres arrivent à leur suite. L'établissement de Fleurissant, certain désormais de se perpétuer, va doter le Missouri de collèges, de prédicateurs, de curés et de missionnaires,

qui, fidèles au souvenir de leur point de départ, garderont jusqu'à la fin et légueront à leurs successeurs l'habitude de se retourner vers le Sacré-Cœur, pour le bénir du bienfait qui leur ouvrit naguère le chemin de cette conquête : Mon cher fils, écrivait saint Jean à Gaius, je me réjouis d'apprendr^e que vous avez fait bon accueil à iios frères étrangers et voyageurs. En les recevant ainsi, vous êtes devenu vous-même leur collaborateur dans l'œuvre de la charité. Une pareille collaboration à l'œuvre de l'Evangile restera l'éternel honneur de M°'° Duchesne.

Tandis que les Jésuites évangélisaient ainsi les rives du Missouri, les Lazaristes, chargés des bords du Mississipi et de la rivière Blanche, établissaient leur quartier à la Prairie-du-Chien, au centre des Indiens, à trois cents lieues de Saint-Louis. — Leur séminaire de Barreins devait fournir un jour jusqu'à. cinquante prêtres à l'Eglise de ce pays. Il fit plus d'ailleurs que de lui donner des prêtres, il lui donna un évêque. « Nous apprenons, rapporte le journal de M"^'' Duchesne, à la date du 6 février 1823 , que M. Rosati, supérieur des Lazaristes, est nommé coadjuteur de M^'' Dubourg. Il nous demande des prières, sans nous dire pourquoi. » M^"" Rosati, sacré le 25 mars 1823, était destiné à la résidence de Saint-Louis, tandis que son évêque continuerait à siéger à la Nouvelle-Orléans. C'était en réalité un second évêché qu'on venait de créer.

D'autres allaient être pareillement érigés ailleurs , comme nous le raconterons. Ainsi parmi les périls, les contradictions, les désolations que nous avons décrits, cette Eglise s'édifiait. Parmi les cris de détresse des ouvriers apostoliques succombant sous le faix , et derrière cette poussière des échafaudages qui masquent l'édifice, les pierres de la Cité sainte montaient graduellement; et si l'ouvrage n'en est encore qu'à ses premières assises , du moins les fonde-

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