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FONDATION A BAYOU-LA-FOURCBE

M"' Dubourg, ùvcnjue de Montauban, qui s'exprimait ainsi sur la servante de Dieu : « Cette mère , brûlant du zèle de la gloire de Dieu et connaissant bien les lieux, conçut, il y a (|uel(|ues années, l'idée de former une congrégation de sœurs pour l'instruction des filles pauvres de la campagne. J'ai toujours regardé cette vénérable mère comme étant spécialement conduite par l'esprit de Dieu pour le bien spirituel de la Louisiane. Vous avez, vous aussi, une lumière particulière pour la direction de votre Société... Aussi ai-je~espéré que le projet de la mère Duchesne. deviendrait quelque jour un germe qui produirait de très grands fruits. Ce jour me paraît venu. La Providence a réuni un certain nombre de saintes tilles ; elle leur a procuré une propriété et une maison. Elle semble aujourd'hui vous les adresser afin que vous les dirigiez et leur imprimiez l'esprit qui doit les régir, pour leur sanctification propre et celle des autres... Je vous conjure. Madame, d'y réfléchir devant le Seigneur. Ne précipitez pas , si vous voulez, l'affiliation, mais essayez. L'expérience ensuite vous fournira des lumières sur les desseins de Dieu. »

jyime Barat hésita. N'était-il pas plus sage de s'en tenir à la règle de ne plus fonder de maisons que dans les grands centres? Et puis La Fourche, placée très près de Saint- Michel, ne lui nuirait-elle pas? L'insistance des évêques put seule la décider à permettre qu'une de ses religieuses, j^jme Hélène Dutour, partit de Saint- Louis pour aller à La Fourche faire cette réunion. Encore eut-elle bien soin de déterminer le caractère que devrait avoir cet établissement : a Nul doute , écrivit-elle à M"'" Aude , supérieure de Saint-Michel , nul doute que l'on ira contre mon intention, si l'on met La Fourche à votre niveau. 11 faut ne faire là qu'une maison secondaire. La religion, le travail, un peu d'orthographe, lire, écrire, compter, voilà ce qu'on

doit se l)orner à apprendre aux enfants, pour que cette fondation ne fasse pas de tort à votre pensionnat. Si l'on veut davantage, il faudra faire des dépenses considérables pour bâtir , contracter de nouvelles dettes , et mettre ainsi vos deux maisons dans la gène pour de longues années. » On verra, par la suite, ce qu'il en coûta à la maison de La Fourche pour n'avoir pas compris ces sages avertissements de la supérieure.

La seconde œuvre de M"^" Duchesne, mais celle-là toute d'elle, née de ses plus chers souvenirs, et jaillie de son cœur, fut la reprise de possession de Saint -Charles du Missouri. •

Le Missouri supérieur et les contrées voisines ne cessaient d'être l'objet des sollicitudes de ce cœur d'apôtre « Pauvre Amérique, écrivait-elle dès le 25 décembre 1825, quand on pense que dé chez nous au Canada et à l'Ouest, et jusqu'à l'océan Pacifique, il n'y a pas une église, pa^' un prêtre! et cependant on compte jusqu'à vingt-trois mille âmes venues cette année de l'Est dans ce seul Etati du Missouri! Et des établissements français, irlandais,! oresque aux sources du Missouri et du Mississipi, qi n'entendent jamais parler de religion! »

Emus de cette détresse , les Pères Jésuites venaient de s'établira Saint-Charles, comme à un poste avancé ver^ les tribus sauvages et vers les émigrants venus de l'Europe et de l'Est. Ils y avaient construit une église epl pierre, dont eux-mêmes avaient été les maçons et lesll charpentiers , aussi bien que les architectes. Mais leui|j apostolat ne pouvait se soutenir que moyennant l'éduca-j tion chrétienne des enfants. C'est pourquoi ils pressèrenl le Sacré-Cœur de revenir se fixer à Saint-Charles, où ilil avaient pourvu à son établissement : « Le père supérieuj part pour les Osages, relate le journal de M"'^ Duchesne

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à la date du 25 mars 1828; et avant son départ, il nous envoie par écrit la donation do notre première maison à Saint -Charles, ((u'il a achetée pour nous, et où il désire que nous nous établissions. » M'"*' Barat, consultée par M"'" Duchesne, fut d'autant plus favorable à cette fondation, qu'alors elle craignait tout pour ses maisons de France : « Tous les maux vont fondre sur nous, écrivaitelle le 6 juin 1828. Dans ce cas, ma chère Philippine, nous vous enverrons du monde. C'est une raison de plus pour accepter Saint- Charles. »

Le 15 du même mois, M^"" Rosati, le Père Van Quickenborn et la mère Duchesne se rendirent à Saint -Charles, afin de tout régler. Après les réparations les plus indispensables , deux de ses filles chéries , M'"°s Octavie Berthold et Lucile Matlievon, se joignirent à elle pour aller faire l'ouverture de la nouvelle maison. C'étaii le 10 octobre. S'étant rendues d'abord de Saint-Louis à Fleurissant, où les attendait M""^ Rosati , elles firent route de là , en compagnie de l'évèque, du recteur, de quelques Jésuites et de trois prêtres séculiers, jusqu'à la ville de Saint-Charles, si ce nom peut être donné à un gros bourg qui n'a encore qu'une seule rue. Quand, à huit heures du matin, elles y arrivèrent, par un temps magnifique, la population était aux portes et aux fenêtres pour fêter leur bonne venue , et on entendait des mères qui disaient à leurs filles , en battant des mains : « Voilà les bonnes dames ! » Une maison en planches, abandonnée en partie aux bestiaux du village, était l'habitation qui les attendait. Rien de plus apostolique que le pauvre mobilier qu'elles y transportèrent : « Quatre draps, six serviettes, quatre couvertures, deux matelas, quatre tasses, six assiettes, une cafetière, un poêle, une marmite, une livre de thé et douze livres de riz, une taie d'oreiller contenant du sucre, et une autre

du café, une bouteille de vin destinée à la messe et une autre de vinaigre. » Quel approvisionnement pour une fondation! C'était hiea la besace, le bâton et l'unique tunique dont parle l'Evangile. Mais cette demeure si pauvre eut bientôt un honneur qui fut un premier gage de bénédiction. Un autel provisoire, élevé par les religieuses, dès le lendemain de leur arrivée, reçut pendant plusieurs jours le précieux dépôt du corps d'un martyr, saint Adéodat, destiné à l'autel de l'église paroissiale que l'on terminait. Elle fut consacrée avec grande pompe, le dimanche suivant, par M*"' Rosati; après quoi M'"« Duchesne et M"^*^ Berthold repartirent pour Saint-Louis, laissant M™^ Mathevon à Saint- Charles, comme supérieure, avec une seule religieuse, Mary-Anne O'Connor, et, pour toutes ressources, quatre piastres (environ vingt francs), avec le fonds sacré et inépuisable de la confiance en Dieu. M'"° Lucile ftlathevon était un vaillant C(eur. Les lettres qu'elle écrivit quelques jours après, 24 et 29 octobre, respirent cette allégresse qui, du Cœur de Jésus, rayonne sur toute souffrance, et qui la rend aimable avec Lui et pour Lui : « Ma bien digne mère, dit-elle à M""*^ Duchesne, je ne puis dire que je souffre de la pauvreté, parce que rien ne nous manque. Nous sommes toujours très gaies et prêtes à souffrir tout ce (jue le bon Dieu nous enverra, pourvu que nous puissions faire aimer son divin Cœur, ou plutôt commencer nous-mêmes à être chrétiennes... Nous sommes toute la journée avec la hache, la scie et la truelle à la main ; nous avons fait du pain pour sept jours; la maison a été changée par notre travail; vous ne la reconnaîtriez plus. C'est un petit palais où la paix et la charité régnent à l'ombre du Cœur de notre Maître, de Marie notre mère, et de nos saints patrons et protecteurs. »

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L'autre lettre adressée à la mère Barat racontait ([ue les mères de famille de Saint-Charles, en souvenir de leurs maîtresses d'il y avait dix ans, s'empressaient d'envoyer leurs filles à l'école; on y compta bientôt de ({uarante à cinquante externes. Le dimanche, la chapelle réunissait pour la messe plus de trois cents personnes, a Enfin, dans toute la ville, disait M™" Mathevon, on n'entend plus que des cantiques au sacré Cœur et à la sainte Vierge. » A dire vrai, .Al™° Duchesnc soupçonnait bien un peu sa chère fille Lucilc d'envisager les choses par le beau côté. Mais cotte intrépidité de joie et de reconnaissance n'est- elle pas l'hommage le plus capable d'attirer le sourire de Dieu? Aussi les fruits de salut ne se tirent pas attendre, et dès le 5 avril 1829, M""' Barat écrivait à la mère Duchesne : « Je tiens à Saint -Charles, et je suis bien aise qu'il y ait là une de nos maisons. Ce sera peut-être celle qui fera le plus de bien. »

Ces nouvelles entreprises (Iciaandaient aussi de nouvelles ouvrières. Le 26 juin 1829, la mère générale annonça à son amie que trois de ses tilles allaient s'em- ( banjuer pour l'Amérique : « Nos mères que je vous envoie vous embrasseront pour moi, lui écrivit-elle. Que ne puis-je les remplacer seulement quelques heures et me trouver auprès de vous ! Priez du moins pour que la miséricorde de Dieu m'accorde le bienfait de vous revoir un jour. »

Les religieuses annoncées étaient M'"*^*^ Thiéfry, Félicité Lavy et Julie Bazire. Partie du Havre le 8 juillet, la colonie arriva le 16 août à New-York, et le M septembre à Saint-Louis. Elle venait en compagnie de M. l'abbé Delacroix, qui, après avoir passé une année en Belgique, rentrait en Amérique pour consacrer de nouveau à sa mission de la Louisiane les débris d'une santé à demi rétablie dans sa terre natale.

Maintenant c'en était fait : six maisons étaient fondées. De Saint-Michel à Saint-Charles, le Sacré-Cœur avait ses stations échelonnées de distance en distance dans toute la vallée du Mississipi. La supérieure générale, qui dirigeait cette conquête de loin et de haut, déclara que l'occupation de cette partie de rAméricjue lui paraissait suffisante. Avec cette clairvoyance que donne le génie de la sainteté, elle vit en même temps de quel autre côté devrait se porter ensuite l'effort du Sacré-Cœur. Ces lignes sont remarquables : « Nos amis pensent que la Louisiane a as^ez de maisons... Je désire que l'on s'en tienne, pendant quelques années, à ces six établissements. Bientôt il sera temps de penser aux Etats de l'Est , mais je ne le ferai que lorsque nos maisons seront assez fournies pour transporter nos sœurs dans quelque grande ville qui nous recevra. On croit que ce sera Ncio-York\ » Les événements devaient justifier littéralement ces vues et ce plan de la mère générale.

Cette première œuvre accomplie en appelait une autre. A l'exemple de Dieu, une fondatrice doit être, non seulement créateur pour produire et instituer, rnais aussi Providence pour diriger et maintenir. Ces maisons étant fondées, restait maintenant à les mettre dans l'unité d'esprit et de gouvernement. C'est dans ce but que M™" Barat manda aux supérieures de la Louisiane d'avoir à se réunir en une assemblée ou sorte de conseil provincial, sous la présidence de M"*" Duchesne.

Cette mission n'était pas sans difficultés. M™*^ Duchesne y ressentait une répugnance invincible que tout justifiait, ainsi que nous le verrons. A ce rôle de modératrice qui lui était confié elle opposait d'abord l'objection de la ru-

1 A Mi°e Duchesne, 18 août 1827. A M"" Aude; 26 juin 1829.

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