‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 176 sur 247 · PROJET DE CONSEIL AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

PROJET DE CONSEIL AMÉRICAIN

desse de son caractère : « Mon malheur, écrivil-elle à la mère Barat, est de n'avoir pas eu toujours devant les yeux ces pages ([ue vous me donnâtes autrefois à Grenoble sur l'extérieur de Jésus-Christ. 0 mon Dieu! ([uelle opposition je suis avec mon chef et mon modèle; et aussi avec ma tendre mère, qui n'a jamais brisé le roseau à demi cassé'. » En conséquence, elle s'excusa de présider une réunion à laquelle d'ailleurs elle n'apporterait ni lumière ni force : « Veuillez , je vous en prie, agréer 4out ce que nos mères de la Louisiane régleront entre elles. Pour moi, je ne suis plus qu'un bâton usé , et bon à jeter au premier jour*. » Et quelque temps après : « Tout va mal entré mes mains. Je me vois comme un vieux lion qui n'a plus aucun moyen d'agir, et que tout accable et pique '. » Mais déjà M™'' Barat avait donné ses ordres aux autres supérieures, pour assurer sur elles la prédominance de la mère Duchesne : « C'est son droit, écrivit-elle à M™° Eugénie Aude; c'est son droit comme la plus ancienne, et celle à qui Dieu a d'abord confié cette mission. Elle a d'ailleurs pour elle l'expérience et la vertu*. »

La mère Duchesne courba docilement la tête. Mais une chose à laquelle elle refusa de consentir, fut que les supérieures de la basse Louisiane se rendissent auprès d'elle, 1 quand elle-même pouvait descendre auprès de ses chères j 'filles. Elle avait déjà écrit à la mère générale : « M""" Xavier et M"^*^ Eugénie ont bien eu l'idée de monter; mais il vaut mieux ménager les grandes maisons que la nôtre, qui est si abjecte, et exposer une vieille que deux personnes dans la vigueur de l'âge et en état de servir longtemps la Société ^ »

1 Samt-Louis, 4 avili 1829. — 2 ibid., 18 mai 1829. — 3 ibid.^ 23 août 1829. — ^ Ibid., 17 juillet 1829. — » Ibid., 22 mars 1829.

Ainsi, sans tenir compte des lugubres souvenirs que lui avait laissés son dernier et cruel voyage en Louisiane, ]^lme Duchesne partit de Saint-Louis, le 7 novembre 1829, dans la compagnie d'une de ses religieuses. Etant descendue jusqu'à la Nouvelle-Orléans, elle se rendit de là à Saint-Michel. La pen"Sée qu'elle faisait l'œuvre du Sacré- Cœur soutenait seule sa constance, car elle était triste: cette mission délicate lui était une croix, et elle ne le cachait pas à M'"'' Barat. Le mois de décembre ramenant l'anniversaire du jour où jadis cette mère était arrivée à Sainte-Marie-d'en-Haut, M"'" Duchesne lui écrivit : « Depuis ce jour et celui de mon admission dans la Société, mon bonheur a été croissant avec les progrès qu'elle a faits. Et qu'y voulions-nous, sinon la gloire de Jésus? Elle a eu sans doute à traverser ses épreuves , mais son Cœur l'en a tirée. Telles étaient les conditions de notre alliance. En lisant le chapitre : De la voie royale de la croix, j'en ai tiré pour moi cette aspiration : Portavi et portaho '. »

Une réponse admirable , toute d'âme et de feu , encouragea cette âme à l'amour de son martyre. Du lit où l'attachaient les suites d'une chute grave, M™*^ Barat lui écrivit : « Je vois, ma chère tille, que vous avez vos croix. Ah! si je vous donnais un petit aperçu de celles que Dieu départ à la Société ! mais il faut qu'elle s'affermisse et s'étende par la croix et avec la croix. Prenons donc courage, et embrassons-la jusqu'à notre dernier soupir. » Alors se reportant , elle aussi , aux chers commencements de Grenoble : a Quels souvenirs vous me rappelez ! Quels doux moments passés sur cette montagne calme et solitaire! Ah ! que les temps sont changés! Pour moi je vis au

1 «J'ai porté une croix, et je la porterai. » Saint-Micliel , M décembre 1829. — Item, 12 février 1820,

SA VlSllE AUX MAISONS DU SUD 361

milieu d'un chaos d'affaires cl de grandeurs que j'évite tant que je puis. Souvent, pour me délasser, j'envie vos vastes forêts et les bords du Mississipi. Est-ce que je ne les verrai jamais ' ? »

La visite de M'"*" Duchesne commença donc par Saint- Michel, où se réunirent les autres supérieures. Cette maison, qu'elle voyait pour la première fois, devait à M'"'' Aude une prospérité qui avait promptement porté à soixantedeux le nombre des pensionnaires. « Nos enfants, disait cette mère, sont d'une grande docilité et montrent du goût pour la piété. Toutes celles qui sont sorties, une seule exceptée, s'approchent régulièrement des sacrements; plusieurs viennent se confesser et communier ici. Elles sont très attachées à la maison, dont elles ne parlent, en général, qu'avec reconnaissance et même enthousiasme. Nous sommes maîtresses absolues avec les parents, qui acceptent et goûtent notre éducation '^ » Vingt-deux religieuses composaient la communauté, y compris les novices, desquelles M'"° Aude portait ce témoignage : « Vos petites novices redoublent d'efforts pour avancer dans la

' vertu. Il n'est pas rare de les voir aller au-devant des humiliations. (Juelque chose qu'on leur ordonne, jamais on ne rencontre d'opposition, tout se fait avec cœur 3. » Deux de ces novices avaient reçu, l'une le nom de Sophie, l'autre le nom de Philippine, par un hommage délicat à la mère Barat et à la mère Duchesne.

La clef de voûte de cet édifice était la supérieure, rattachée solidement, inébranlablement à la Société, comme

[' elle l'écrivait à la mère générale : « Ma vocation pour

1 Paris, 14 février 1830.

ï A M"»» Barat; Saiat-Michc4, 20 l'év, Lsa'J. Hecuei!, p. 104-IU5. ' A M""»; Barat; Saint-Micliei , 26 fév. 1828. Recueil, p. So.

362 uisTOiRi*: de madame ducbesne

rAniériquc, vous lo savez, ma digne mère, n'est poiiil une vocation d'attrait. Elle fut, elle est et sera toujours une vocation à'obéissance et de foi, d'obéissance à ma digne et chère mère Barat, de foi et de confiance que, partout où elle m'enverra, je trouverai toujours la Société du Sacré* Cœur. La Société : voilà mon étoile polaire. Cette bienheureuse étoile , c'est vous qui êteg l'aimant qui me la faites reconnaître, et qui ferez que je ne m'en éloignerai jamais ' . »

Le conseil de Saint -Michel avait surtout pour objet d'assurer dans toutes les maisons d'Amérique l'observation uniforme de la règle et des coutumes de cette Société. Une des questions principales posées par M"*" Barat avait été celle-ci : « Quelles dispenses de la règle peuvent être nécessitées par l'esprit du pays? » M"^'' Duchesne tenait à l'observance stricte ; mais, pour bien des raisons que nous' devons expliquer, elle voyait son autorité à peu près para*! lysée par un état de choses dont les supérieures de France! ne pouvaient se rendre compte.

A cette épo(}ue, et jusqu'en 1839, toutes les maisons dia Sacré-Cœur, celles du nouveau monde comme celles de l'ancien, étaient gouvernées immédiatement par la mère générale, qui pouvait encore alors suffire à cette tâche* Aussi, en fait comme en droit, on ne recourait qu'à elk comme supérieure en chef, outre qu'un juste sentim^l d'afTection filiale et de vénération faisait souhaiter d'avwi affaire directement à une mère à la fois et si sage et si sainte. Tel était spécialement le sentiment personnel dï M"»« Aude , dont l'attachement si tendre à M'»« Barat étai» disposé à repousser comme un obstacle tout ce qui s'interposait, entre elle et cette première mère. « Je consulte,

ï Saint-Michel , aS août i828. !

Page 1