ELLE DEMANDE SA DÉPOSITION
Sur ces entrefaites, arriva, le 31 août, la religieuse annoncée par M""" Barat, ainsi que plusieurs autres. C'était M""" de Kersaint, vrai cœur de Breton, formée par la mère Thérèse, dans la maison de Quimper\ On crut que c'était l'heure d'opérer le changement depuis si longtemps demandé.
1 jimo de Kersaiat et sa colonie s'étaient embarquées au Havre le 11 juin 1831, lendemain de la fête du sacré Cœur de Jésus. Son Journal rend compte de ses dispositions : «Au plus fort de la tempête, dit-elle, nous étions heureuses. Nous nous disions l'une à l'autre que nous ne voudrions pas changer notre position poixr tout au monde. Tet n'était pas le langage d'un bon monsieur qui , ayant entrepris ce voyage pour son plaisir, promit bien , s'il en revenait, qu'on ne l'y prendrait plus. » Un ministre anglican, qui avait la bonté d'enseigner l'anglais à la petite colonie , ayant demandé aux religieuses d'écrire en cette langue leur première pensée, elles écrivirent : « Nous sommes très heureuses. » — « Mais, leur demanda-t-il, n'avez-vous pas de regret de vous être faites religieuses ? — Nous n'avons que le chagrin de ne l'avoir pas fait plus tôt.» A chaque nouveau danger couru et évité, elles répétaient : « Que Dieu est bon ! » Le soir, elles se réunissaient pour chanter ce cantique , sur l'air de Pauvre Jacques :
Vous , qu'en ces lieux combla de ses bienfaits Une Mère auguste et chérie...,
à cause de cette strophe de circonstance :
Battu des flots , vain jouet du trépas , La foudre grondant sur sa tête, Le matelot se jette dans ses bras, L'invoque , et voit fuir la tempête.
Tel le chrétien , dans ce monde orageux , Vogue toujours près du naufrage ; Mais à Marie adresse-t-il ses vœux , 11 aborde en paix au rivage.
La mère Duchesne reçut ses filles sur son cœur. « Cette vénérable mère est étonnante pour son âge, rapporte M""^ de Kersaint. Elle est à tout , elle fait tout , elle bénit Dieu de tout. »
380 UlSTUIliE DE MADAME DUCBESNE
M'"° Barat hésitait, souflrait de cette mesure qu'on lui (lisait nécessaire. Son grand sens spirituel l'avertissait qu'en somme l'inliabilité des saints est plus profitable au bien que l'habilité des autres. Elle se décida pourtant; et la simplicité avec laquelle elle transmit ses remarques et ses volontés à sa vieille amie, témoigne de la sainteté et de celle qui commandait et de celle qu'elle savait toute prête à obéir : « 11 résulte , lui écrivit -elle le 30 novembre 1831 , il résulte des détails que j'ai reçus d'Amérique, que je ne suis pas sans inquiétude sur l'état actuel de votre maison. Depuis longtemps, je gémis sur son peu de succès, et du tourment qu'il vous donne. J'espérais que Saint- Louis aurait pu s'établir sur le même pied que Saint- Michel et les Opelousas. Des personnes amies me l'avaient fait espérer. Mais, d'après ce que j'ai lu, nous n'obtiendrons jamais ce résultat . «i on ne fait un autre plan que je dois vous soumettre pour le plus grand bien... Ce serait de mettre M'^^" Thiéfry à Saint- Louis, en votre place; de lui donner M'"" de Kersaint pour assistante, et peut-être M'"'' Régis pour maîtresse générale... Vous, chère mère, vous vous retireriez à Saint-Charles ou à Fleurissant, là où vous croiriez devoir être le plus utile. »
Ici M'"" Barat, ayant touché légèrement le sujet des tendances arriérées reprochées à M""" Duchesne : « Hélas ! ajoutet-elle, à Dieu ne plaise, chère mère, que je vous blâme. Je sais trop ce que vous avez fait et souffert; mais les temps changent, et il faut aussi modifier et changer notre manière de faire. )> Puis se plaçant au point de vue tout surnaturel, qui était toujours celui de M™" Duchesne : « Que de croix, chère Philippine! dit- elle en terminant; elles augmentent tous les jours. 11 me semble que Dieu n'agit ainsi que pour nous détacher de la terre , nous purifier et nous préparer au passage de l'éternité... Qu'il en soit donc béni! »
ELLE OBTIEM D'ÈTKE DÉCUaRGÉË 381
La réponse de M"'° Duchesnc, l'' février is;j2 , fut aussi simple et sereine que le lettre de sa supérieure. Ces aflaires de la terrt^ semblaient, entre elles deux, se traiter dans le ciel : " J'ai reçu voire lettre du 30 novembre, dans laquelle vous me parlez de votre nouveau plan pour la maison de Saint- Louis. La disposition que j'ai à la bassesse me fera trouver bonnes toutes les situations, pourvu que je ne sois pas désœuvrée; et même, s'il faut l'être, je pense encore que Dieu me fera la grâce de le supporter, èe suis pleinement persuadée que je n'ai pas les qualités pour le gouvernement; et, depuis longtemps, une de mes plus ardentes prières est pour obtenir celle qui doit venir, celle qui , je l'espère , fera fleurir la régularité et gagnera tous les cœurs . »
Tout semblait terminé par cet acquiescement. Mais le doute, le regret peut-être, restaient encore au cœur de la mère Barat, qui s'était réservé une dernière ressource : celle de subordonner sa décision à celle de l'évêquo de Saint-Louis : « Vous consulterez M'^'' Rosati, à qui j'en réfère, avait-elle mandé à M"'*' Duchesne, et je vous prie de suivre son avis. » L'avis très net de l'évêque fut qu'elle restât à son poste. Il n'en dit rien toutefois à M""^ Duchesne : il se contenta de lui répondre qu'il allait en écrire à la supérieure générale, et qu'en attendant ses ordres définitifs, il ne fallait rien changer.
Nous avons cette lettre de M" Rosati à M"'" Barat, l*^'" février. C'est un beau monument de l'élévation de ses vues, et un nouveau témoignage de la vénération qu'inspirait à tous la sainteté reconnue de la grande missionnaire : « Madame, disait-il à la supérieure, après avoir mûrement réfléchi sur le plan que vous daignez me soumettre, j'ai prié M'"° Duchesne d'en suspendre l'exécution jusqu'à votre réponse... D'abord, je ne crois pas qu'une autre quelconque
de VOS dames puisse jouir do la confiance que M"'° Ducliesne obtint justement ici. Tous ceux qui la connaissent la respectent et la vénèrent à cause de ses vertus, qui, jointes à son âge et à l'expérionce acquise par un long séjour dans ce pays, la font véritablement considérer de tout le monde. Il y a x^^ii de 'personnes que je vénère autant que cette sainte religieuse, qui a l'esprit de son état, et qui dans bien des occasions qui me sont connues particulièrement, m'en a donné les preuves les plus évidentes. » Le reste de la lettre était une éclatante justification de M""^ Duchesne , « qui , au lieu d'être blâmée de soji administration, devait plutôt être plainte. » Enfin comme conclusion : « Celle de vos religieuses que vous mettriez à la place de ]\Ime Ducbesne ne serait pas en état de la remplacer... Suivons donc la conduite de la Providence, elle ne manquera pas de nous soutenir. »
Cette lettre de l'évêque et celle si soumise de M™° Duchesne ne parvinrent à M"^° Barat qu'au commencement de mai. Ce lui fut une lumière et un soulagement. D'Aix, où elle se trouvait, elle répondit, le 8, à sa chère Philippine ces lignes toutes d'effusion et de jubilation. « Je cède au désir de M"'" votre évêque avec d'autant plus de facilité qu'il m'en avait coûté beaucoup de prendre cette décision. J'accédais à vos vœux si persévéramment et si énergiquement exprimés. Et puis tant d'autres personnes éclairées pensaient comme vous sur cot article! Je suis ravie, ma chère fille, qu'elles se soient trompées, et que, de votre part, il n'y ait qu'un sentiment d'humilité qui vous ait portée à me faire cette demande. J'espère que Dieu vous aidera et vous soutiendra, comme il l'a fait jusqu'à présent , dans l'exercice de cette charge si difficile. Ainsi donc, continuez de la remplir, tant que vous le pourrez : c'est l'intention de votre évêque, c'est la mienne;