‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 185 sur 247 · LE CHOLÉRA A SAINT -MICHEL 3S · texte numérisé non relu

LE CHOLÉRA A SAINT -MICHEL 3S

des verlus de cotte mère. Tout ce que j'ai jamais entendu dire des plus grands saints n'approche pas de ce que je lui ai vu faire dans ces heures douloureuses. J'étais au nombre des malades. On nous avait divisées en trois chambres : ma mère suflisait à tout; et, comme un saint François Xavier, je crois qu'elle était en plusieurs endroits en même temps. Elle paraissait toujours calme et même gaie, de manière ([Ut^ son air serein encourageait les plus faibles. Elle nous servait dans les choses les plus dégoûtantes, et cela sans prendre de repos; car, à la moindre plainte qu'une malade proférait, elle était aussitôt auprès d'elle. Elle ne jtrenait presque pas de nourriture, et quand elle devait le faire , c'était encore auprès des malades et au milieu des objets les plus répugnants. Cin([ de nous ont reçu les derniers sacrements '. »

Une chose transfigurait ce lamentalde spectacle : c'était la beauté chrétienne de ces précieuses morts. « Dans ces funèbres moments, témoigne M""^ Aude, Dieu me donna une consolation qui alla jusqu'à l'intime de mon âme : ce fut de voir celles qui m'étaient enlevées mourir comme des « saintes; et les autres, calmes, résignées, joyeuses même, n'exprimer qu'un désir : celui de mourir dans l'union de leur volonté avec celle de Jésus, et de ne démentir en rien, jusqu'à leur dernier soupir, la donation entière (ju'elles avaient faite d'elles-mêmes à son divin Cœur. » On admira surtout les d'^/rniers instants de la sœur B-ariot, qui, près de mourir, disait : « Combien je vais jouir aujourd'hui! quel beau jour! je vais voir mon Dieu-. »

Mais si de tels spectacles faisaient monter l'espéroncc dans les hauteurs de l'âme de M'"*^ Aude, dans une autre

1 M™e Maria Lévèque à M™*' Duchesne. Saint- Michel, 12 juin 1833. — Recueil, p. (39 , n» 99. — '-^ IbicL, p. 71.

région, celle de ses affections de supérieure et de mère, une morne tristesse planait sur une solitude désolée. Cette peine inconsolable, jointe à quatorze jours et à autant de nuits de fatigue, sans repos, la mit, durant deux jours, à deux doigts de la tombe. « Je crus, dit-elle, toucher à la fin de mon exil. » A peine remise, elle vit ime autre de ses sœurs, qui jusqu'alors était florissante de santé, frappée d'apoplexie. A trois semaines de là, une religieuse succombait à une sorte de décomposition du sang, et deux autres ne tardèrent pas à la suivre au tombeau. M'"" Aude écrivait le 21 décembre, à la supérieure générale : « Dieu a-t-il fermé le dernier anneau de cette chaîne cruelle? Lui seul le sait, et je ne dois point chercher à le connaître. Mon cœur est brisé ; chacune de celles que je perds emporte avec elle une partie de mon existence. Excepté mourir, je ne peux rien éprouver de plus déchirant. Toutefois, si cet état plaît à Notre-Seigneur, je m'y abandonne, mais priez pour moi, ma digne mère; demandez que ma i foi se soutienne, et que nulle plainte ne s'échappe de mes lèvres, encore moins de mon cœur. »

D'une main triste, mais ferme, M™^ Duchesne consignait^ sur son journal ces désastres qui menaçaient de la ruine la plus florissante de ses colonies. Nous n'avons plus la lettre qu'elle écrivit à sa tille en cette occasion; mais ces désolations inspiraient à son âme un dédain de la terre et une soif du ciel , qui se laissent apercevoir dans ces lignes adressées à M"'° de Gramont : « Dans certains moments, j'ai désiré ce choléra; c'est un mal, il est vrai, mais qui n'est pas l'offense de Dieu, et qui peut au contraire ramener les pécheurs à Lui. Nous sommes ici -bas sujettes 4 tant de misères qui ne sont pas sans péché que cela me fait désirer la fin de mon exil. »

Elle n'était pas au plus creux de cette vallée de larmes*

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