SES ASPIRATIONS AU CIEL
En 1836, les mêmes souffrances corporelles ramenèrent chez M'"" Duchesne les mêmes aspirations vcPs la retraite et le ciel : « Il n'y a plus, écrit-elle, que le silence et la retraite qui conviennent pour moi... Ma carrière s'avance. Je n'ai jamais désiré les honneurs, et encore moins à présent que je sens plus que jamais que je n'y suis pas propre ; car aux misères de l'âme se joignent celles du corps''. » Elle se remit à Pâques; et elle ne se releva que pour combattre encore , comme elle l'écrivait : « Après ma résurrection , je me suis trouvée en état de veiller aux malades, de travailler au jardin, de faire le réveil et la visite du soir : personne autre ne l'eût pu, étant trop infirme ou trop occupée-. »
L'année suivante, la mort de plusieurs de ses amis, et en particulier celle de sa sœur aînée, M™^ de Mauduit, portèrent encore ses regards vers l'éternité : « Ma sœur, écrivait-elle le 15 octobre 1837, était la plus rapprochée de mon âge, du même tempérament et caractère que moi. J'en ai auguré que je la suivrais bientôt; et mes maux de tète me faisaient penser que j'aurais une maladie cérébrale comme la sienne. » En conséquence de ces prévisions, elle fit une retraite, comme préparation à sa dernière heure. <( Dieu m'y a fait voir, dit-elle , que je devais acheter le ciel plus chèrement; car, ayant fait alors une chute sur le pavé, je m'en suis guérie en travaillant au jardin. Je me trouve plus forte que j[amais, ne prévoyant ni le jour ni l'heure du dernier combat. » Et plus tard , 2 juillet 1838 : « Je désire toujours le repos, mais je n'espère plus le trouver en cette vie. Tout m'annonce que la douce retraite n'est pas faite pour moi ; et encore à présent que je vais entrer dans ma soixante- dixième année, il n'y a personne
1 Fleurissant, 10 avril et 22 mai 1836.— 2 /Au/., i" juillet 1836.
autre pour éveiller le matin, faire la visite le soir, soigner le jardin et le vestiaire , et veiller les malades. »
Le départ pour l'Europe de M"' Rosati, au milieu de l'été 1840, renouvela dans le cœur de M™" Duchesne la blessure que lui avait faite précédemment le départ de M"' Dubourg. La veille , il ne manqua pas de venir à Fleurissant recommander ce voyage aux prières de M"'*' Duchesne. On lui demanda de bénir le récent cimetière de la communauté ; puis il lit son adieu : nul ne savait que c'était un adieu sans retour.
Ainsi M"^" Duchesne était-elle partagée entre le désir de la mort et le zèle des âmes , entre la terre et le ciel , ne saehant plus que désirer, et abandonnant tout à Dieu. Dieu lui répondit à sa manière.
Au mois de septembre 1840, arriva à Fleurissant M""" Galitzin, assistante générale pour les missions d'Amérique. Elle remplaçait dans cette charge M"^'' Aude, que sa santé retenait en Europe définitivement. La mère Duchesne reçut la visitatrice comme la représentation vivante de sa supérieure, ou plutôt de Dieu même. Oubliant devant elle son âge et ses longs services , elle se mit à ses genoux et réclama la faveur de sa bénédiction. Tout le monde était touché jusqu'aux larmes.
M"'® Galitzin était un fort caractère. Entreprenante, hardie, dévorée de l'amour de Dieu et du zèle des âmes, ne se comptant elle-même pour rien, elle devait imprimer un élan décisif à la Société dans l'Amérique du Nord. Mais, pour cet esprit absolu , le but était tout , les personnes peu de chose. Elle gouvernait à la Russe, autocratiquement. Certaines réformes utiles, peut-être même nécessaires, furent opérées par elle avec une autorité qui avait le grand tort de ne pas tenir assez de compte des services rendus ; et la vieille fondatrice de la colonie d'Amérique eut besoin