‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 203 sur 247 · SON VOYAGE VEKS LES INDIENS · texte numérisé non relu

SON VOYAGE VEKS LES INDIENS

crains qu'elle n'aille pas loin. Elle est un grand exemple pour la maison de Saint-Louis, obéissant à une personne qui a été sa novice, et se mortifiant en tout et partout. Que ne pouvez -vous voir sa chambre, son lit, dans un bas-fond, sous un escalier : c'est un Alexis! Malgré deux vésicatoires aux jambes, elle se traîne pour aller demander une permission. 11 n'y a pas de saintes canonisées qui en aient fait autant! Sa chambre vous ferait .pleurer. Mais elle dit qu'elle y est plus tranquille qu'ailleurs. » Enfin, dans une lettre du 4 juin , M'"" Galitzin ajoutait encore les détails suivants : « Quoique habituellement en danger de mort, de i'avis du médecin, la mère Duchesne a voulu faire maigre et jeûner en carême; aussi, depuis cette époque, enfle-t-elle continuellement, et l'enflure se porte jusqu'à la poitrine, de sorte qu'elle peut être étouffée d'un moment à l'autre. Elle sent enfin qu'elle est mourante; toutefois une permission donnée par notre vénérée mère lui fera l'effet d'un ordre, et personne ne sera capable de l'arrêter. »

Un départ, dans cet état, devait paraître une folie. Mais il y a de ces folies qui sont l'inspiration de la Sagesse d'en haut. Malgré les avis contraires, le Père Verhaegen, chef de l'expédition, voulut que M™'= Duchesne y fût acceptée : « Si elle ne peut pas travailler, déclara-t-il fermement, du moins elle servira au succès de la mission en priant pour nous, » Toutes les maisons d'Amérique envoyèrent des secours en argent ou en linge. L'évêque de Natchez vint lui-même à Saint-Louis, la veille de l'embarquement, et donna à la colonie sa bénédiction. Une vingtaine de personnes, messieurs et dames, accompagnèrent les religieuses jusqu'au bateau; une somme de cinquante piastres leur fut encore remise au moment du départ. C'était le 29 juin, en la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul.

« Le voyage par eau sur le Missouri , écrit 31™° Mathevon, ne présente aucun danger. C'est une belle rivière, bordée de coteaux, de montagnes et de rochers couro'nnés d'arbres verts. La nature a donné à ces rochers les formes les plus fantastiques. Les uns semblent un vase de fleurs, du sein duquel se lève un arbre gigantesque. D'autres affectent la forme de paniers, avec leurs anses que Feau a pris soin de découper et de façonner. De là s'échappent des arbres, de la verdure, des plantes. » Le voyage se faisait lentement; M'"'' Mathevon ajoute : « Notre steamboat est semblable à l'âne du moulin : il s'arrête à chaque ville ou habitation, d'où arrivent des foules qui demandent qui nous sommes... Le 4 juillet, fête de l'Indépendance, le Père Verhaegen a prêché aux passagers. Le sermon fini , on a applaudi en frappant des mains et des pieds; ensuite on a bu le vin blanc à la glace, et nous étions de la partie. Nous jouissons d'une bonne santé. Quant à la mère Duchesne, elle se promène sur le pont, comme une jeune personne'. »

Quatre jours après, le steamboat déposait les religieuses à la station de Westport , d'où M'"^ Mathevon écrivait ces lignes à l'assistante générale : « Nous avons bien senti la grâce de la vocation et celle du moment. Chacune est dans la joie et remercie Dieu de l'avoir choisie. Mère Duchesne a été assez bien toute la route; mais nous avons encore deux jours de marche en voiture'. )>

La voiture n'était qu'une affreuse charrette, dont le cahot causa la plus vive souffrance à la vénérable mère. Mais sa plus grande douleur, pendant tout le parcours,

* Fragments d'un journal de la mère Mathevon adressé à Mj^" Gray. ( Recueil des lettres sur les missions.)

* Westport, 4 juillet* Lettrée sut' lèà missioni des sauvagei, p, lo.

l'arrivée chez les potowatomies 443

était de rencontrer des populations, villages cl villes entières, sans églises, sans prêtres, sans écoles, sans Dion. Plusieurs fois les habitants vinrent pder les religieuses do rester parmi eux pour élever leurs tilles; « mais notre, mission indienne nous tenait trop au cœur, pour nous arrêter en chemin, » écrit M'"° Mathevon. Après huit jours de marche, on arriva enfin, le 9 juillet 1841, sur les terres des Potowatomies.

La mère Mathevon raconte qu'elle était encore à dixhuit milles de leur village , sur le bord du fleuve Osage , arrêtée, pour y loger, chez un marchand français originaire de Lyon, lorsqu'elle vit arriver deux sauvages qui commencèrent par se prosternel' aUx pieds du Père Verhaegen, en lui demandant sa bénédiction. Ayant soupe d'abord, ils racontèrent que, la veille, la tribu assemblée avait attendu jusqu'au soir l'arrivée des femmes du Grand- Esprit; mais elles n'étaient pas venues. « Allez dire que nous arriverons demain au premier soleil , « leur répondit le Père, qui les congédia.

Le lendemain, la caravane se mit donc en route. C'était une voie triomphale. Do deux en deux milles étaient éclKv lonnés des Indiens à cheval, pour montrer le chemin. Tout à coup, à l'entrée d'une grande prairie, apparut une troupe de cent cinquante Indiens, montés sur des chevaux richement harnachés, et rangés en bel oindre. Au milieu de leurs costumes flottants et bariolés, et au-desSUs de leur tête ornée de hautes plumes, se déployaient deux drapeaux, l'un rouge et l'autre blanc. Deux Pères missionnaires à cheval précédaient le cortège. C'est au milieu de cette cavalcade que durent s'avancer les voitures des religieuses, tandis qu'autour d'elles la tribu exécutait des figures variées, faisant retentir l'air de décharges de mousqueterie.

La maison du curé fut le terme de ce défilé : « Là on nous fit descendre et asseoir sur des bancs, raconte la mère Mathevon, nous quatre religieuses et cinq Pères jésuites. Les sauvages se placèrent sur quatre rangs de chaque côté. La première chose que fit le Père Verhaegen fut de leur présenter notre mère Duchesne : « Mes ence fants, leur dit-il, voici une dame qui, depuis tronte- « cinq ans, ne cesse de demander à Dieu de venir parmi « vous. » Le chef s'approcha pour nous complimenter. Sa femme nous adressa aussi son compliment, qu'elle termina ainsi : « Pour vous montrer notre joie, toutes les « femmes et filles vont vous embrasser! » Le discours nous fut traduit par im interprète nommé Bourassa, fils d'un père français et d'une mère indienne. Nous nous exécutâmes; après quoi nous dûmes encore serrer la main à chacun des sauvages , qui , leur chef en tête , défilèrent devant nous. Il n'y eut pas jusqu'à un vieillard aveugle qui ne voulût pas manquer de nous témoigner sa satisfaction. Nous passâmes sept cents fois par cette cérémonie, à laquelle mère Duchesne, malgré son extrême fatigue, èù prêta de bonne grâce'. »

Le village des sauvages s'appelait Sugar-Creek. Il s'élevait au sein d'une vaste prairie de neuf cents milles de longueur sur autant de largeur, légèrement ondulée et se prolongeant jusqu'aux montagnes Rocheuses : « C'est tout ce que nous avons devant les yeux, )) écrivait M^^" Mathevon'. D'autres tribus indiennes vivaient dans le voisinage, encore livrées aux horreurs du cannibalisme, ^jme Duchesne en rapporte des traits qui font frémir : « Une

1 Lettre de M">« Mathevon à Mm« Galitzin, complétée par les not€s sur la mère Duchesne , par les mères Mathevon , H. Hamilton, O'Connor et Shanon. — ^ Sugar-Creek, 15 sept. 1841.

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