ELLE EST CONSOLÉE PAR LA MÈRE JOUVE
à Saint-Charles, avant d'aller prendre le gouvernement de la maison de Saint-Vincent dans le Canada. C'était un détour de plusieurs centaines de lieues ; inais il était nécessaire pour satisfaire le cœur de la mère Bârat, inquiète au sujet de sa chère Philippine. M"i« Jouve allait porter à sa tante la lumière, la joie, la résurrection.
Le 14 septembre, elle annonça son arrivée à Saint- Charles : « Cette lettre, écrit-elle à la mère générale, vous apprendra que je suis auprès de ma vénérable tante. Je puis dire comme saint Antoine : « J'ai vu Paul dans le « désert. » Oui, j'ai vu une grande sainte, qui maintenant approche du terme de sa carrière. Je l'ai trouvée bien faible, et la voix si éteinte qu'on a souvent de la peine à l'entendre. Elle m'a reçue comme un ange envoyé du ciel. Cette grande âme, qui n'a jamais eu que la croix en partage, était depuis longtemps dans un état de peine et d'angoisse, s'imaginant qu'elle était mal dans l'esprit des anciennes mères, et en particulier de notre mère générale. Aussi l'extase du bonheur s'est -elle peinte sur son visage , en lisant la lettre de notre révérende mère , et en apprenant qu'elle m'envoyait à Saint-Charles exprès pour la voir! Nos journées s'écoulent dans des entretiens où les noms de nos mères et de nos sœurs de France reviennent souvent , ainsi ({ue les souvenirs des premiers temps de la Société. »
Une lettre de M""' Duchesne précédant celle de sa nièce, avait déjà porté sa reconnaissance aux pieds de M™'' Barat. Après avoir avoué ses craintes précédentes, ses inquiétudes, sa peine de se voir abandonnée, ainsi qu'elle croyait , son coeur s'épanouissait dans ces dernières lignes : « Ma chère mère , votre lettre , ainsi que vos présents d'un choix si exquis , ont été pour mon âme comme un baume vivifiant : oh ! que j'en ai bénî le Dieil de bonté! »
Quant à sa joie de revoir son Amélie, la représentation vivante de sa famille qu'elle avait tant aimée , on la trouve dans ces lignes à M™'' Jouve, sa sœur : « Te dire quel plaisir m'a fait sa visite, serait difficile à exprimer. Il y avait plus de trente ans que je ne l'avais vue , et depuis ce temps -là elle a acquis bien du mérite. Elle m'a donné tous les détails qui pouvaient m'intéresser sur notre nombreuse famille, dont la plupart des membres ne me sont pas connus, mais que je recommande souvent à Jésus- Christ. J'ai admiré le sacrifice que tu avais fait, ma sœur bien-aimée, en consentant à voir s'éloigner ainsi la fille et amie que j'avais à"mon tour le bonheur de posséder. Elle a été vue avec empressement par mes sœurs de Saint- Charles, qui auraient bien voulu la conserver toujours. Il en a été de même à la maison de Saint-Louis '. »
A partir de ce jour, l'ancienne intimité reparut plus tendre encore, dans la correspondance de M"^'= Duchesne et de M"»"^ Barat. Celle-ci semblait vouloir réparer le temps perdu; elle redoublait de caresses envers sa vieille amie; elle la comblait de présents; elle ne manquait jamais l'occasion de lui envoyer ses filles venant d'Europe, chargées des commissions de son amitié, avec des fettres ardentes et saintes comme celle-ci : « Ma chère et bonne mère, jVIme Guinand, une des nôtres, va partir pour Saint-Louis. Je suis heureuse de penser que peut-être elle aura la consolation de vous voir et de vous exprimer mes tendres sentiments. Elle vous dira, chère mère et ancienne fille, que vous nous êtes toujours présente devant Notre - Seigneur, que toujours nous pensons à vous , que nous parlons de vous, surtout à nos jeunes religieuses, pour les animer au zèle du salut des âmes et à la générosité à
1 A. M™« Jouve, 12 décembre 1847, p. 171.
AMITIÉ CROISSANTE DE MADAME BARAT ^Gf)
sacritier tout pour l'omour de Jésus. » Ln lin do cette lellrc est plus amicale encore : « Qu'il y a longtemps ([ue je n'ai reçu de vos nouvelles! mon cœur en désire vivement. Ecrivez-moi en détail sur tout ce ([ui peut vous intéresser. « Puis en post-scriptum : Si vous aviez besoin de quelques objets, ma chère amie, je serais si heureuse de vous les envoyer ' ! » El tout de suite elle se mettait à lui faire un envoi , sans attendre la demande.
M"'° Duchesne se sentait revivre en lisant de telles pages : « Je vous remercie, ma mère, de tous vos beaux présents; ma reconnaissance s'est surtout portée sur les expressions de votre tendre charité pour moi, qui en suis si indigne. » Puis complétant sa pensée dans la lettre suivante : « Je ne savais comment contenir ma sensibilité à la lecture de votre lettre , qui m'a été transmise par M™'" Guinand. Dans ma première réponse, je cherchais à vous exprimer ma reconnaissance, mais je manquais d'expressions pour la satisfaire. Il faut que continuellement je présente à mon Dieu ma dette envers vous, pour pouvoir l'acquitter... Je me trouve bien trop favorisée par vos lettres, étant devenue tout à fait inutile ; la seule charité peut vous les inspirer '. »
Mais le plus précieux témoignage de l'amitié de M"'*' Barat fut la nomination qu'elle fit de M"»^ Piégis Hamilton, comme supérieure à la maison de Saint-Charles. C'était la fille la plus chérie de M'"^ Duchesne, qui, interrogée un jour par M'"'' Jouve sur ce que la mère générale pourrait faire qui lui fût le "plus agréable, avait répondu qu'elle n'avait que deux désirs : le premier, de recouvrer le tableau de saint Piégis provenant de son autel démoli à Fleurissant; le second, de finir ses jours sous le gouvernement
' Paris, 16 septembre t849. — 2 Saint-Charies, 30 juin 1830.
de sa fille Régis. Le tableau lui fut envoyé sans retard. La nomination de M'"*' liamilton comme supérieure de Saint-Charles se fit quelque temps après. Voici en quels termes M'»^ Duchesne en remercia la mère générale , le 22 avril 18o2 : « Depuis Pâques de l'année passée, je croyais ne pas la finir, mais Dieu m'a ménagé une grande consolation, par le retour ici de la mère lïamilton : les cœurs et les bras s'étendaient vers elle depuis longtemps. Toutes les religieuses s'en sont réjouies dans le Seigneur ; les Pères Jésuites l'estiment ; les pensionnaires lui sont solidement attachées , les amis du dehors en font aussi le sujet de leur reconnaissance. » — « La charité de celle qui gouverne ici , écrivait-elle encore , est un modèle pour toutes. Elle couche dans la même chambre que moi, ce qui donne bien de l'exercice à sa charité K » Et quelques semaines après : « Depuis quelque temps , je changeais grandement pour la mémoire et les forces. Cette année voici que je me porte mieux, et je crains beaucoup d'être encore loin de la patrie. J'attribue ce renouvellement à celui qui s'est fait dans toute la famille. Je ne saurais assez reconnaître le don que vous nous avez fait de notre mère Hamilton : tout est en paix dans la maison ^ »
jyjmo Régis ne s'estimait pas moins favorisée d'avoir été choisie pour consoler les derniers, jours de celle qui l'avait enfantée au Cœur sacré de Jésus-Christ. On ne peut rien lire de plus noblement filial que ce tableau de sa vie commune avec M™^ Duchesne : « Vous savez, écrit- elle, que je suis maintenant à Saint-Charles , avec ma sainte mère Duchesne, qui, au lieu de dire son Nunc dlmittis, est presque ressuscitée. Lorsque je la vis, à mon arrivée, pouvant à peine marcher et se faire entendre , je fus saisie
1 Saint-Oiarles , le 22 avril 1832. — 2 ibid., 17 mai 1832.