‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 219 sur 247 · SA PRÉPARATION A LA MORT · texte numérisé non relu

SA PRÉPARATION A LA MORT

Gand : « Me voici parvenue à ma quatre-vingt-unième année; il y en a trente et une que je suis en Amérique. J'y ai bien peu fait pour la gloire de notre commun Maître. Priez-le pour moi, et accordez-moi, je vous prie, une messe pour la bonne mort. »

Nous sommes arrivés en 18o2 : M'"° Duchesne avait près de quatre-vingt-trois ans. Un alTaiblissement progressif se faisait sentir dans toute sa personne. Elle en avait conscience, et le 15 mai, écrivant à M'"^ Barat, elle faisait une sorte d'adieu anticipé aux mères de Charbonnel , Desmarquest et Maillucheau , ses compagnes d'autrefois , puis elle terminait par ces lignes douloureuses : « Je suis obligée de m' arrêter : mon cœur voudrait se reporter à de chers souvenirs, mais la mémoire me manque. J'en ai été jusqu'au point de ne pouvoir écrire mon nom ou des noms familiers ; ma vue est bien courte aussi ^ . »

Par instants néanmoins elle se sentait renouvelée par la belle saison, et se reprenait à vivre par résignation. « Je me suis trouvée plus forte au retour du printemps , écrivait-elle à sa sœur, et je ne calcule plus l'époque de ma mort. Elle sera quand Dieu voudra. La vieillesse a bien des sacrifices à faire , qui peuvent avoir pour elle la valeur d'un purgatoire. Il sera toujours moins rigoureux que celui de l'autre vie'. »

Cette amélioration ne devait pas se soutenir. Avertie, par des symptômes qu'elle crut décisifs , que l'heure était venue de régler la grande aflaire , elle voulut y procéder d'un sens ferme, lucide, libre, et dans toute la plénitude de sa force morale. Voici donc en ((uels termes elle se hâta de prendre congé de la mère Barat : « Ma bien révé-

1 Saint-Charles , 15 mai 1852. — « A M"« Jouve , sa sœur, 7 juillet

rende mère, je viens vous faire mes adieux dans le sens que Dieu seul peut savoir en ce moment. J'aurais beaucoup à m'étendre sur les peines que je vous ai données , si vous étiez moins indulgente , et moi plus en état de m'exprimer. »

Quels étaient les accidents qui motivaient cet adieu? M'"« Duchesne prétendait que depuis quelque temps elle avait éprouvé plusieurs absences mentales. Elle avouait, par exemple, qu'elle avait tourné le dos au saint Sacrement pendant la bénédiction, qu'elle avait oublié qu'elle venait d'entendre les vêpres. C'était là toute sa folie : sa force d'âme ne recule pas devant cette expression : « Je ne pensais pas jusqu'ici que ma tête pût se dérégler, ditelle tristement; mais Dieu a voulu humilier mon orgueil... M'apercevant d'absences et d'oublis perpétuels, je voulus néanmoins commencer ma retraite, et je passai presque tout le temps à la chapelle. Mais comme j'étais chaque jour plus fatiguée, notre confesseur me dit qu'il ne fallait pas m'appliquer davantage. » Le médecin lui avait trouvé une forte fièvre : « Mais je la déplore moins que le dérangement de ma tète, » ajoute-t-elle ; puis se plaçant en face de ce sacrifice , le plus cruel et le plus humiliant de tous ceux que Dieu puisse demander à une intelligence jusqu'alors si nette : « Il faut, écrit-elle, il faut bien savoir que Dieu fait tout en vue de notre bien, pour envisager la situation que me fait actuellement la perte de la raison!... »

Cette plainte résignée est la seule qui échappe à ce généreux cœur. Après quoi, M"^'^ Duchesne, s'oubliant elle-même pour faire valoir la charité de ses sœurs : « D'ailleurs aucun soin ne me manque. C'est toujours notre mère qui couche dans ma chambre, et veille avec tendresse à tous mes besoins. Je n'ai aussi que de bons

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