‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 35 sur 247 · SON NOVICIAT A SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

SON NOVICIAT A SAINTE-MARIE

pouvais entreprendre moi-même. Pour Tamour de lui, je me mis plus tard à instruire les pauvres. »

En attendant, c'était son couvent qu'elle édifiait par le spectacle d'un cœur libre et vif comme la flamme, dégagé de lui-même, détaché de la terre, livré tout entier à l'amour de Dieu et au service du prochain. Elle a pu dire d'elle-même : « Le jour de mon entrée à Sainte- Maried'en-Haut, je pris la résolution de ne jamais manquer à un seul point de. la règle ; et , en effet , je ne me souviens pas de l'avoir enfreinte une fois. » Non contente d'accomplir son devoir à elle-même, elle se chargeait volontiers des services des autres , se multipliant afin d'obliger, d'aider, de remplacer tout le monde. Quand elle avait ainsi bien rempli ses journées , le soir, oubliant sa fatigue , elle implorait la faveur de retarder l'heure de son coucher, pour aller prier auprès de Notre -Seigneur, et retrouver ainsi l'heure d'adoration dont l'avait privée sa charité prévenante. La supérieure avait-elle accueilli sa demande, chacun le devinait à l'air de Philippine : elle était radieuse, allègre, triomphante; elle souriait à chacune des sœurs qu'elle rencontrait. Cette grâce la payait, la reposait de tout. Parfois même, s'oubliant devant Jésus-Christ, la novice passait là une partie de la nuit, sinon la nuit entière, adorant en silence l'Epoux qui la cachait dans le secret de sa face. Le pied du tabernacle fut, pendant toute sa vie, la seconde demeure de M""" Duchesne.

Au bout d'un an ou dix -huit mois de noviciat. Philippine se disposait à faire profession , lors({ue l'opposition formelle de son père l'arrêta sur le seuil. Ce n'était pas cette fois prévention de philosophe , mais prévision de politique. L'heure était menaçante, et Philippine elle-même ne pouvait ignorer les graves événements dans lesquels sa famille n'avait qu'une trop grande part d'initiative, et qui

s'accomplissaient, pour ainsi dire, sous ses yeux. Cétait dans sa propre ville, presque dans sa propre demeure, qu'avait préludé la Révolution. Cétait le parlement de Grenoble, où son père occupait un rang distingué, qui avait -élevé contre les Edits royaux une protestation suivie d'une révolte où le sang avait coulé, dans la journée du 7 juin 1788, la première journée de la Révolution française. Enfin, c'était le Jeu de pauipe de son château de Vizille que M. Périer, oncle de Philippine, avait ouvert aux notables de la province du Dauphiné, pour la fameuse assemblée du 21 juillet, où Meunier et Barnave, les collègues de Duchesne, soufflèrent le feu qui devait bientôt porter l'incendie dans la France entière. On entrait dans l'année 1789. Pouvait-on prévoir le terme où s'arrêterait le mouvement révolutionnaire? La même hostilité qui s'attaquait aujourd'hui à la monarchie ne se montrait-elle pas disposée à se tourner . demain contre l'Eglise, et en particulier contre les ordres religieux? Voulant du moins gagner du temps, M. Duchesne intima à sa fille la défense de prononcer ses vœux avant l'âge de vingt-cinq ans. Tout ce qu'elle put obtenir fut de rester à Sainte -Marie, en qualité de novice, jusqu'à ce que les années ou les événements décidassent de son sort.

Cette annonce consterna le cœur de Philippine. « Je ne voyais pas l'avenir, disait-elle ensuite, et le présent me paraissait la plus rude des épreuves que Dieu pût m'envoyer. » Un prêtre de grande prudence, auquel elle confia sa peine, en jugea autrement, et lui fit cette réponse : « Adorons Dieu , ma fille ; il a ses vues secrètes dans ce qu'il permet aujourd'hui, vous le comprendrez plus tard. >>

Moins de deux ans après, la foudre qu'on entendait gronder dans le lointain éclata sur la France. Les sommets, comme toujours, furent les premiers frappés : on

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proscrivit les religieux. Au commencement de l'année 1791, les Visitandines de Sainte-Marie furent sommées d'avoir à se séculariser ou à abandonner leur maison conventuelle. Pour toute réponse, la mère d'Auberjon de Murinais adressa, le 14 janvier, une protestation que signèrent toutes ses sœurs, déclarant unanimement persévérer dans leurs vœux, et vouloir vivre et mourir dans leur èaint état. C'était signer leur expulsion. La famille Duchesne n'attendit pas ce moment pour arracher Philippine d'une maison menacée des dernières violences; le père vint prendre sa tille, qui jamais ne ressentit un coup plus poignant. « Chère Sion, écrivait-elle dans le style biblique qu'elle aftectionnait, ne te reverrai-je jamais? Ne briserez-vous pas, Seigneur, les liens qui vont me retenir parmi les enfants de Cédar? » La France lui refusant la liberté de vivre dans la maison de Dieu , Philippine implora la 'grâce d'obéir à sa vocation en émigrant à l'étranger, en Italie sans doute, où l'appelait son affection pour sa sainte et aimable mère Eugénie de Bayane. Ses parents refusèrent. Philippine, ainsi forcée de déposer l'habit de la Visitation, suivit sa famille dans la maison de campagne qui devait lui servir de refuge.

Nous ne sommes qu'au seuil de cette histoire , et déjà l'on peut voir, par ces commencements, combien « Dieu qui est admirable dans ses çaints », les forme de la même manière qu'il a formé le monde, produisant d'abord un germe, d'où sortira ensuite tout le développement d'une âme et d'une destinée : Semen faciens fructiis juxta genus suutn. C'est bien, en effet, toute l'âme de M"" Duchesne qui nous apparaît en germe dans cette énergie de volonté, cet esprit de persévérance, cette générosité et cette abnégation, cette élévation de cœur, cette passion des choses grandes, héroïques et saintes. C'est pareillement toute sa

destinée en germe, que cette inclination vers les malheureux, vers la vie religieuse, vers le Cœur de Jésus, vers l'apostolat des petits, vers les missions lointaines, et, s'il plaît à Dieu, le martyre. Déjà l'épi est dans le grain de blé, et le chêne dans le gland. Ainsi fait le Seigneur en toute création ; après quoi il n'a plus qu'à prononcer la parole de la toute -puissance : Croissez, multipliez -vous et remplissez la terre ^ . La présente histoire n'est que celle de ce développement.

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