‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 36 sur 247 · ELLE RACHÈTE LE MONASTÈRE DE SAINTE -MARIE · texte numérisé non relu

ELLE RACHÈTE LE MONASTÈRE DE SAINTE -MARIE

La terre où se transféra la famille Duchesne était le domaine patrimonial de Granne, au département de la Drôme. Granne, situé près de Crest, dans le voisinage de Romans, sur le flanc d'un coteau que dominent les ruines d'un château féodal, est un chef- lieu de canton ecclésiastique. La campagne des Duchesne consistait en une maison entourée de jardins et de bois de médiocre étendue , mais fort agréable , où toute la parenté aimait à se réunir dans la belle saison , égayée par une nombreuse et brillante jeunesse.

L'église paroissiale ressemblait à une crypte, tant le pavé en était bas. Son plus bel ornement, aux yeux de M^'° Duchesne, consistait en un tableau représentant ses deux saints préférés, François Régis et François Xavier. Dans les visites quotidiennes qu'elle faisait à cette église,

Philippine ne manquait pas d'invoquer spécialement ces deux chers apôtres, dont elle avait du reste inspiré la dévotion à toute la maison. « Nous ajoutions, racontet-elle, leurs noms aux Litanies. Je trouvai dans ce tempslà, chez mon père, des Heures où était la pj'ière de saint François Xavier pour la conversion des infidèles; dès lors je n'ai cessé de la faire tous les jours , depuis vingt-quatre ans. Je récitais aussi les oraisons des premiers saints de la Compagnie de Jésus pour les missionnaires. Le voisinage de la Louvesc, où mourut saint François Régis, multipliait, dans toutes les maisons, les images de ce bienheureux, qui partout était connu sous le nom du saint Père ' . )>

M"" Duchesne ajoute : « Presque toutes les personnes qui s'adonnaient à la piété étaient allées à son tombeau, et beaucoup même le visitaient tous les ans. Mon cœur m'y portait souvent; mais, aux yeux de ma famille, une distance de douze ou quatorze lieues était un trop grand obstacle , et mon bonheur fut différé. »

Ceux qui lui conseillaient ce pèlerinage étaient deux anciens Pères de la Compagnie de Jésus dont elle fit connaissance dans la paroisse de Granne. « Je les consultai à diverses époques sur ma vocation, et ils m'y affermirent, écrit Philippine. L'un d'eux fut plus tard , en pays étranger, confesseur de l'évèque de Grenoble, M"'' Dulau, lequel lui disait : « Si je retourne dans mon diocèse, vous y vien- « drez former une maison de Jésuites. » Mais la mort de cet homme vraiment vénérable dans la déportation lui a ravi ce bonheur, en lui donnant celui d'être confesseur de Jésus-Christ-. »

1 j^ime Duchesne, Histoire de Sainte-Marie-d'en-Haut, p. 1 et 2.

2 Item, p. 2. — Ms"" Henri -Charles Dulau d'Alleman, forcé de

SA RETRAITE A GRANNE 29

Dans le même temps ({ue Philippine arrivait à Granno une de ses proches cousines, Marie-Julie Tranchant, religieuse visitandine du monastère de Romans, venait pareillement y chercher un refuge ; c'était donc une sœur que le Ciel lui envoyait. Jamais d'ailleurs Philippine n'avait paru plus religieuse que depuis le jour où elle avait dû quitter son monastère. Persévéramment fidèle à tous les points de la règle de la Visitation , elle se levait à la même heure, faisait les mêmes prières, récitait le même office, pratiquait, comme au couvent, le jeune du mercredi, avec son inflexihle régularité. Plusieurs étaient tentés de taxer de rigorisme cette exactitude claustrale ; mais M"® Duchesne se faisait tout pardonner par son dévouement à tout ce qui l'entourait. Le principal de ses soins était l'éducation de sa petite sœur Mélanie , enfant de quatre à cinq ans , qui puisa , dans les leçons et l'exemple de Philippine , le goût de la vie religieuse , que nous la verrons plus tard embrasser dans cette même Visitation de Pvomans, où elle finit ses jours, le 11 janvier 1828.

Plus la persécution sévissait cruellement, plus les secours spirituels arrivaient difficilement dans cet asile de Granne. La Providence y pourvut de la manière la plus inespérée. Un jour se présenta à la famille Duchesne un inconnu qui, ayant su que le propriétaire avait l'intention de monter des moulins, s'oflralt comme constructeur pour diriger l'ouvrage. M. Duchesne l'accueillit, lui confia ces travaux, l'employa ensuite à d'autres entreprises, et en fut si content qu'il le garda chez lui en qualité d'intendant de son exploitation. Cet intendant improvisé n'était autre qu'un prêtre, M. l'abbé Poidebard, homme de savoir et

s'expatrier dès les premières menaces de la révolution , s'était réfugié à Gratz, en Styrie, où il morirut exilé le 4 avril 1801.

de piété, qui, menacé de l'échafaud, avait demandé à ses connaissances pratiques le moyen de gagner sa vie, en protégeant ses jours. Il profita de son séjour dans la maison des Duchesne pour y faire de solides instructions religieuses à toute la famille. Il dirigeait les jeunes filles; et l'une d'elles , devenue plus tard M'"'' Le Brument , sœur de Philippine, déclarait lui devoir la foi et la religion de ses premières années. La nuit, sur un autel préparé dans le lieu le plus secret de la maison , le prêtre célébrait les saints Mystères, et donnait Jésus -Christ à ses fidèles épouses et généreuses servantes.

C'est vers cette époque que Philippine eut la douleur de perdre sa mère, qui mourut dans ses bras', a Cette fille, qui précédemment l'avait quittée pour Dieu, rapporte sa sœur, fut sa plus fidèle garde durant toute sa maladie. S'installant à son chevet la nuit comme le jour, lui procurant tous les soins, soit du corps, soit de l'âme, elle ne voulut pas la quitter qu'elle n'eût reçu son dernier soupir-. » Dieu commençait à dénouer les plus chères attaches qui pouvaient retenir Philippine dans le monde.

Mise ainsi en possession d'une partie de sa fortune , cette grande âme abaniionna à sa sœur M"^'' de Mauduit sa part de la terre de Granne, et à ses frères et sœurs tous les biens qui lui venaient de sa mère, moyennant une modeste rente qu'ils devaient lui servir. « Après qu'un grand malheur m'eut mise en possession d'une propriété, écrivait- elle à sa sœur, je ne songeai à en jouir que pour y renoncer, me réservant toutes seules les espérances cé-

1 Cette date est déterminée par celle de la lettre de IM^'^ Duchesne à la citoijeniie Mauduit (1793), où il est fait allusion à ce grand malheur.

2 Lettre de M^ie Charlotte Jouve, p. 4.

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