SON SÉJOUR A ROMANS
lestes. Je désire que cette lettre porte témoignage contre moi, si jamais l'intérêt nous divise, et si je ne suis disposée à prendre tous les arrangements qui vous seront le plus avantageux. »
C'est vers cette même époque que Philippine quitta Granne pour se rendre à Romans, auprès de sa grand'mère, afin de lui tenir compagnie et de l'assister. Mais elle ne savait pas à quelle tâche impossible elle se sacrifiait. Absolument ingouvernable, la grand'mère portait l'héréditaire fidélité au caractère Duchesne jusqu'à une perfection véritablement désespérante. Du matin au soir elle ne cessait de quereller ses grangers, ses domestiques, y compris une bonne servante dont la douceur faisait l'émerveillement de Philippine : « J'admire tous les jours la Rose, écrit-elle; dans ses plus grandes indignations , elle dit ces seules paroles : Quella poura femme fa compassion. C'est un agneau débonnaire, un trésor de patience et de paix ; je l'encourage et lui ai fait promettre de ne pas quitter la maison; nulle autre n'y tiendrait. » Moins endurante, à ce qu'il paraît, la petite- fille ne se sentit pas de force à lutter longtemps. D'ailleurs on l'en dispensa; car, au bout de quelques semaines , « son congé lui fut donné en termes nets et clairs. »
Prenant de là occasion d'un retour sur elle-même. Philippine communiquait à M'"'^ de Mauduit ces pensées, dans lesquelles il y avait à prendre pour l'une comme pour l'autre : « En voyant le changement que les années ont opéré dans nos grand'mères, ma chère sœur, je ne puis m'empêcher de faire les plus tristes réflexions. C'est leur sang qui coule dans nos veines, et déjà nous sentons toutes les étincelles de leur ardeur impatiente. Craignons que les années, en perfectionnant la ressemblance, ne nous rendent le fléau d'une maison et le tourment de notre fa-
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mille. Tâchons de nous vaincre de bonne heure, dans les premières atta(jues d'un défaut qui croît avec l'âge, et devient incorrigible. Accoutumons-nous à ne pas trop exiger d'autrui , sachant que la perfection ne se trouve point en cette vie , et qu'il nous faudra toujours supporter des misères chez les autres '. » La leçon s'appliquait justement à ]\jme Duchesne , mais surtout elle tombait à plomb sur sa sœur Amélie. Il n'y avait au fond personne de meilleur que M'"'^ de Mauduit, personne de plus secourable à tous les malheureux; et c'était chose reçue chez les malades de l'endroit, qu'un cataplasme n'était ni bien fait ni bien mis s'il ne l'était de la main de M"^ de Mauduit. Mais la tradition s'accorde également à reconnaître qu'elle était, elle aussi, « d'une raideur terrible, w Son mari, un pacifique capitaine de dragons, homme de l'ancien régime, qui avait conservé les manières chevaleresques, la politesse élégante et le langage courtois du xviii'^ siècle, en était décontenancé ; il avait coutume de dire qu'il préférait commander à ses dragons qu'à sa femme ; et la chronique ajoute qu'il ne s'en avisait guère.
Cependant Philippine souffrait de se voir ainsi inutile, sous la tente, et à l'abri des coups de la persécution, tandis que l'Eglise soutenait, d'un bout de la France à l'autre, un sanglant combat. Après son court séjour auprès de sa grandmère, et à la suite d'une retraite faite à Saint-Marcellin, elle revint à Grenoble, où elle s'établit d'abord chez une de ses tantes , qui y était restée. Son but était de se dévouer au salut des fidèles et au rétablissement de la religion, en attendant qu'il lui fût donné un jour de rentrer dans le cloître. Ayant fait part de son projet aux deux Pères Jésuites avec qui elle entretenait une correspondance,
1 Lettre de M"-= Duchesne à la citoyenne Mauduit (1793).
SON RETODR A GRENOBLE 33
l'un d'eux lui répondit : « Ma fille, c'est une démarche dont Dieu vous tiendra compte. » Le même Jésuite lui annonça le rétablissement de la religion en France, d'après une prédiction du vénérable Benoît Labre, passant en Vivarais '.
Elle ne trouva pas, loin de là, le même assentiment au sein de sa famille , qu'elle n'avait aucunement instruite de son dessein. N'était-ce pas déjà trop de n'avoir pas su tenir' auprès de sa vieille grand'mère; et allait-elle encore abandonner son père? Le reproche venait sans doute de M™" de Mauduit , car Philippine crut devoir se justifier auprès d'elle. La lettre qu'elle lui répondit fait voir quelle élévation de vues et quelle noblesse de sentiments avaient présidé à sa décision.
« Dans la retraite que j'ai faite à Saint -Marcellin, ditelle, j'ai tâché de me dépouiller de tout désir trop empressé, de tout attachement à mes vues, de tout sentiment humain. Hélas! d'ailleurs, comment des sentiments humains pourraient -ils avoir part dans une résolution qui m'oblige à les vaincre et à m'élever au-dessus de la nature, pour répondre à un attrait plus fort? Dépouillée ainsi de moi-même, j'ai cherché à connaître les volontés suprêmes, et j'ai achevé ma détermination... » En venant alors à l'abandon de son père. Philippine s'émeut. Elle l'avoue, la pensée de- le laisser seul est un glaive dans son cœur, et elle ne parviendra jamais à l'arracher. « Mon père, écritelle, lui surtout qui n'a pas la religion pour l'aider, portera toujours un sentiment contre moi; et moi je porterai jusqu'au tombeau la peine de l'affliger. Cette peine viendra troubler tous mes plaisirs , et répandre de l'amertume sur mes plus douces joies. La vue de sa situation présente a
1 Mémoire autograplie à M™^ Barat, ]81S, l'"o ]", p. 4.
souvent arrêté la promptitude de mes désirs; mais des vues plus hautes ont toujours pris le dessus. Non, me suis-je dit, quant à moi, je n'ai aucun pouvoir pour le consoler et lui apporter le calme. Mais en m'attachant à Celui qui ordonne les événements et qui console les cœurs, je puis faire davantage pour mon père qu'en cherchant à lui plaire par mes assiduités et une fidèle compagnie. Souvent j'ai demandé à Dieu que la peine de cette séparation ne tombât que sur moi , que je la sentisse dans toute son étendue, et que le prix de son mérite fût le bonheur de ma famille, sa douce union et une paix constante. »
En finissant, Philippine exhorte M""^ de Mauduit à la remplacer auprès de ce cher père, et d'abord à plaider sa cause auprès de lui ; après quoi elle l'informe qu'elle vient de trouver une compagne, ancienne religieuse, avec laquelle elle se propose de louer un appartement. Elles vivront ensemble dans l'obscurité, de leur modeste revenu, du travail de leurs mains , et même d'un petit commerce qui était, à ce qu'il paraît, une vente de bons livres, dont la propagation devait servir à rétablir le règne de Jésus- Christ dans notre patrie.
De retour à Grenoble, Philippine n'eut rien de plus pressé que d'aller revoir son cher monastère de Sainte- Marie-d' en-Haut. Converti en prison, il regorgeait alors de malheureuses victimes, destinées au bourreau. Des dames de haut rang, comme M™"^* de Brissac, de Chichiliane et de Calaman; de grands seigneurs, comme M. de Gramont- Caderousse; de vénérables religieuses , comme M™" Peret, fondatrice de la maison des Ursulines de Grenoble; enfin de saints prêtres, comme le vénérable M. l'abbé de Lagrée, y traînaient une vie menacée par le couperet toujours sus-^ pendu sur leur tête.
Entre tous ces prisonniers, le plus admirable peut-être