‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 44 sur 247 · ELLE RACHÈTE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

ELLE RACHÈTE SAINTE-MARIE

plaisir, répondit Philippine , ce serait que votre mari usât de son influence pour nous faire avoir Sainte-Marie-d'en- Haut. » M. Savoie-Rollin était un homme considérable. Avocat général au parlement de Grenoble en 1788 , membre du Tribunat en 1^00, jurisconsulte distingué, appelé à collaborer à la rédaction du Code Napoléon et dii Concordat, ensuite successivement préfet à Evreux et à Anvers , il ne demanda pas mieux que de mettre son crédit au service de la parente à laquelle il se savait lui-même si redevable. Les frères Périer, alors fort en vue à Paris, où ils créaient une des plus opulentes maisons de banque de l'Europe, s'entremirent également pour leur pieuse cousine. C'est ainsi qu'enfin, le 10 décembre 1801, la maison de Sainte -Marie fut adjugée, moyennant huit cents francs de loyer et les frais de réparations, à M"® Duchesne. Ce jour était le dernier d'une quarantaine de prières que Philippine avait faite au Cœur de Jésus à cette intention.

Sa joie était au comble. « Le préfet, raconte-t-elle, parut jouir de mon contentement. » Puis elle fut témoigner sa reconnaissance à Jésus-Christ : voici de quelle manière; ce passage est sublime : « Au sortir de la préfecture, mon premier soin fut d'aller remercier Dieu de ses largesses chez un pauvre malade , que j'allais voir presque tous les jours, et chez qui j'avais souvent invoqué saint François Régis pour lui et pour mes affaires. 11 parut oublier seà maux pour ne penser qu'à la nouvelle que je lui annonçai à lui le premier, comme à Jésus -Christ mon bon Maître, qu'il me représentait par ses souffrances. »

Le même jour M"« Duchesne reçut la visite d'un prêtre qu'elle connaissait à peine , et qui cependant devait être l'instrument de la Providence dans l'œuvre dont elle venait de prendre l'initiative. Ce digne prêtre s'appelait Jean-

Baptiste-Joseph Kivet, et il était connu dans la ville pour sa sainteté et la sagesse de sa direction. Ayant appris le succès de M"® Duchesne , il venait lui apporter ses encouragements. Il y joignit la nouvelle que le Concordat signé entre le pape Pie VII et le premier Consul allait recevoir tout de suite son exécution. L'acte réparateur de M"^ Duchesne coïncidait avec la renaissance légale de l'Eglise en France; et cette précieuse visite, reçue en pareil jour, lui parut la réponse immédiate de Jésus-Christ à celle qu'elle venait de lui faire dans la personne du pauvre.

Maintenant il s'agissait de s'installer sans retard , et en dépit de toutes les contradictions. « On me trouvait téméraire, raconte M"® Duchesne, d'aller habiter une maison près de tomber, et de laquelle on pouvait de nouveau être chassé. On m'accusait de n'avoir consulté personne, d'avoir tout sacrifié à mon amour -propre. De quoi allait donc vivre le pauvre monastère'? Quels étaient ses revenus? Non content d'y faire, comme précédemment, vœu de pauvreté, n'y ferait-on pas aussi vœu de mendicité? » D'autres conseillaient d'attendre jusqu'à Pâques suivant. « Je répondis, rapporte bravement M"^° Duchesne, que je ne différerais pas d'une heure mon retour dans le saint asile après lequel j'avais tant soupiré ; qu'il était temps de montrer au monde qu'il en avait menti, quand il avait osé dire que nous étions des victimes forcées, et que nous nous plaisions avec lui. » C'était autrefois la réponse de saint Jérôme aux détracteurs de son monastère : « Que d'autres en pensent ce qu'ils veulent : pour moi , ce que vous appelez ma prison est un château, et mon désert un paradis'. » Ce fut le 14 décembre, quatre jours seulement après l'adjudication, que M"" Duchesne rentra, ainsi qu'elle s'ex-

1 Viderint alii quid seatiant. Mihi oppidum carcer et solitudo paradisus est. ( Hieron. Epist. ii ad Rusticum.)

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