‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 49 sur 247 · LA VISITATION RENTRE A SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

LA VISITATION RENTRE A SAINTE-MARIE

d'autres en auraient demandé dans un pressant besoin. Dieu veuille, en leur considération, bénir notre entreprise! »

La religieuse sur laquelle M"''= Duchesne fondait son espérance principale pour entraîner les autres était la supérieure. M'"'' de Murinais, que son âge et ses vertus rendaient l'objet d'une vénération universelle. Ce ne fut qu'après de patientes négociations qu'elle s'assura enfin cette importante conquête ; encore fallut-il entrer en composition. La vénérable mère devait amener avec elle une jeune religieuse, qui y mit cette condition qu'elle ne s'occuperait de rien, sinon de la santé de sa supérieure. M™® de Murinais devait de plus avoir près d'elle deux sœurs converses, dont l'une n'avait guère moins -de quatrevingts ans. Ce recrutement n'apportait pas à la communauté une sève bien généreuse; mais il était difficile de décourager l'espoir de M""® Duchesne.

Tout étant ainsi convenu, la supérieure et ses filles rentrèrent à Sainte -Marie dans la semaine de la Passion de cette année 1802. « Durant la semaine sainte, écrit ]\Ime Duchesne, une retraite fort suivie fut prèchée dans l'église par M. Rivet, quoique la porte extérieure fût encore fermée. Nous prîmes sur nous de l'ouvrir le Jeudi saint, et elle n'a plus cessé de l'être depuis lors. J'avais, durant cette retraite, un véritable plaisir à entrer dans notre chœur plein de monde, conduisant par le bras la vénérable mère que j'avais tant attendue. C'était un triomphe. »

Ce triomphe fut de courte durée. Quelques autres religieuses avaient, il est vrai, suivi leur supérieure; mais le retour dans la maison une fois obtenu, restait à établir l'observance des règles. On le sait, une réformation est de beaucoup plus laborieuse que ne l'est une création. Il n'en

a coûté à Dieu qu'une parole pour créer le monde , il lui en a coûté tout son sang pour le refaire. C'est là que devait échouer le zèle de M""' Duchesne.

Il est juste de l'observer préliminairement : l'ouvrage de ce rétablissement, accompli partout ailleurs avec un grand élan de cœur, ne trouvait ici que des éléments dont l'infirmité explique trop bien l'impuissance. La mère Anne- Félicité d'Auberjon de Murinais, née le 7 septembre 1723, avait à cette époque soixante-dix-neuf ans. Elle était pleine de bons désirs ; mais son âge, sa santé, sa désuétude de la vie monastique la livraient à la merci de personnes moins empressées de rentrer sous le joug. « On vit, dit Philippine , une maison composée d'une supérieure qui acceptait tous les tempéraments pour attirer ses filles, et de religieuses faisant tout ce qu'elles voulaient. De la vie régulière nous ne conservâmes que l'oraison et l'office en commun. Du reste, point de silence, point de pratiques religieuses, de lecture de table, de costume uniforme. Le commandement de la bonne mère n'était pas assez ferme pour conserver dans la maison le régime même le plus doux. »

Ici commença pour M"® Duchesne un genre d'angoisse nouveau et plus cruel que tous les autres : celui de voir son Epoux si pauvrement servi. Quoi ! l'amour pour ce bon Maître se serait-il donc refroidi jusque dans son foyer? Au lendemain des outrages de la Révolution, étaient -ce là les compensations, les consolations qu'était en droit d'attendre ce Cœur adorable, blessé par les crimes des hommes? Qu'espérait-on expier, qu'espérait -on réparer, réédifîer dans l'Eglise, le pays et les âmes, de cette manière-là ?

M™« Duchesne raconte qu'un jour, le 2 juillet , fête patronale de son Ordre, elle alla se prosterner devant le

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saint Sacrement, lui disant avec une amertume profonde : « Quoi, est-ce donc. Seigneur, dans la fête même de la Visitation qu'il me faut renoncer à l'Ordre qui en porte le nom? » — « Le sentiment de douleur dont j'étais pénétrée, ajoute Philippine, fut tellement violent qu'il me causa une hémorragie. Après avoir d'abord baigné mon . mouchoir de sang, ne pouvant rester à l'église, je fus forcée de laisser Notre-Seigneur tout seul, tandis que la maison était pleine de ses épouses. » Ces larmes coulaient sans espoir ; nul de ceux qui la guidaient ne voyait d'issue à cette impasse cruelle ; et M™« Duchesne raconte qu'ayant dit un jour à son confesseur qu'elle avait bien pleuré, celui-ci branlant la tète, se contenta de lui répondre : « Vous n'avez pas , ma fille , assez pleuré encore ; vous ne faites que commencer: armez- vous de courage. »

Dieu avait ses desseins de miséricorde , en faisant passer sa fille par cette rude épreuve. Cœur embrasé d'amour, mais esprit tout d'une pièce, ne considérant que l'absolu, et âpre à sa poursuite , Philippine avait besoin d'apprendre, pour l'avenir, combien il y a loin de la conception idéale des choses à leur réalité, de quelles difficultés le bien est hérissé en ce monde, et quelles imperfections ceux qui approchent les hommes doivent s'attendre à rencontrer , même dans ces hautes régions où coule la grâce de Dieu , mais sur un fond terrestre, qui ordinairement y mêle son limon et embarrasse son cours.

]y|rae Duchesne, au lieu d'accuser les autres, commença par s'examiner elle-même. Etait-elle complètement désintéressée? Sa volonté était-elle dégagée de tout retour d'amour -propre? Sa personnalité ne détournait - elle pas le courant de la grâce? Elle dut rendre justice à la parfaite droiture de ses intentions : « 11 me semble , dit-elle, pouvoir me rendre ce témoignage , en sondant mon cœur,

qu'aucune passion ni intérêt ne guidait mes démarches, et que j'étais disposée à me soumettre tout de suite à la personne même qui m'aumit fait le plus de peine, pourvu qu'elle voulût l'observance des règles. » Elle le montrait bien du reste en payant partout humblement de sa personne. Prenant pour elle la plus rude hesogne du monastère, l'économat, la sacristie, la porte, le petit pensionnat, elle se multipliait pour que rien ne souffrît. 3Iais ses exemples n'étaient pas mieux compris que ses prières. C'est alors qu'elle résolut de tenter auprès de sa supérieure un elïbrt suprême. Elle alla la trouver, se jeta en larmes à ses pieds , la pressant , la conjurant de prendre en main la cause de la régularité , pour l'amour de Dieu .

Cette tentative fut vaine. Le 21 août 1802 , fête de sainte Chantai , M'"'' Duchcsne apprit que cinq jours après, le 26, la supérieure et les sœurs qu'elle avait amenées devaient se retirer. « Ces pensées , dit-elle , m'occupèrent ce jour-là tout le temps de la grand'messe, pendant laquelle je m'offris à Dieu pour sortir de la maison , si j'étais un obstacle au bien qui pourrait s'y faire; mais tout fut inutile. Le jour qui devait éclairer la sortie de ma mère et de mes sœurs était celui-là même auquel nous célébrions la dédicace de notre église, qui fut ainsi abandonnée par celles pour qui elle fut autrefois consacrée. La veille, 25 , la mère de M urinais me lit appeler pour me dire qu'elle me quittait le lendemain matin. Elle était caime et me parla avec bonté. J'ai pensé depuis que Dieu lui ôtait tout regret , pour que j'agisse plus librement dans une œuvre plus grande. Je répondis à ma mère plus par mes larmes que par mes paroles. Je lui témoignai l'espoir de la revoir; mais elle ne m'en laissa aucune espérance, disant qu'elle était trop âgée pour faire des entreprises, qu'il fallait pour cela être jeune et avoir du courage. »

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