PROFESSION RELIGIEUSE DE M™« DUCHESNE
L'union de Sainte-Marie avec le Sacré-Cœur avait donné l'essor aux espérances de M"»® Duchesne. Ame apostolique, uniquement préoccupée des intérêts de l'Eglise, il lui semblait dès lors qu'une diffusion de la foi, extraordinaire, non seulement dans la maison, mais au delà, mais au loin, allait sortir de ce cénacle; et déjà la reconnaissance, devançant le bienfait, lui inspire ces lignes : « Que la Providence soit bénie mille fois de m'avoir destinée à préparer la demeure où tant d'autres viendront recueillir la parole de Dieu et en porter les fruits au loin dans le monde. » A ce souhait prophétique se joint cette prière : « Plus heureuse encore si, indigne d'entrer dans la cohorte sainte qui combat sous Jésus-Christ, j'y suis néanmoins admise par pure miséricorde, afin que je m'efforce d'arracher aussi des âmes à leur commun ennemi, pour les donner à notre auguste Maître. »
Lorsque M""" Barat se présenta à la porte de Sainte- Marie-d'en-Haut, conduite par le Père Roger, elle vit une religieuse descendre à sa rencontre, et se prosterner devant elle. C'était M"^ Duchesne. Celle-ci lui baisa les pieds, selon le rit antique, en la saluant par ces paroles du prophète Isaïe : Qu'ils sont beaux sur la montagne, les pieds de ceux qui nous apportent t évangile de la paix, V évangile des vrais biens! Ce texte est celui qu'on chante ordinairement, durant la cérémonie du baisement des pieds, au départ des missionnaires pour les pays infidèles.
M™" Duchesne ne fut pas longtemps en face de sa jeune et douce supérieure sans lui donner toute son âme. De cette confiance naquirent la joie et l'espérance ; et M"^° Duchesne comprit que dorénavant une ère nouvelle s'ouvrait pour son cher monastère. « L'arrivée de M"*° Barat, témoigne son journal, fut pour nous le commencement d'un état meilleur. Nous pûmes marcher en aveugles sous sa conduite ; et au pur contentement de vivre sous sa dépendance , nous joignîmes le bonheur de voir se former l'édifice enfanté par nos désirs, et que nous espérons voir subsister à la gloire de Dieu. »
Nous n'avons pas à revenir, dans ce livre, sur les faits qui suivirent l'arrivée et signalèrent la présence de la ïnère Barat à Sainte-Marie-d'en-Haut. La seule chose qui soit présentement de notre sujet est l'action spirituelle exercée par cette mère sur M""^ Duchesne. C'est sous cette maiîi que l'édifice de son âme va s'achever, s'élevant toujours vers le Ciel , mais sur un plan nouveau : le plan de l'Institut qu'elle avait embrassé, le plan du Sacré-Cœur. Nous entrons dans l'histoire de sâ formation.
C'était la première fois que M™° Barat présidait à une fondation. Quelle sorte de préparation cette supérieure de vingt-cinq ans apportait-elle à la magistrature des âmes?
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Comment l'exerçait -elle? Qu'est-ce qui venait de lui gagner de prime abord la confiance et la vénération de M'"^ Duchesne? Rien d'humain évidemment. Humble de cœur, petite de taille, timide de caractère, M^^^ Barat n'aspirait qu'à se cacher en Dieu. Or, c'est précisément de cette union à Dieu qu'elle tenait son ascendant. Le divin Cœur, dont elle venait organiser le règne dans cette terre de conquête , était souverain chez elle. Ainsi apparaisseiit-elle comme un être sacré, exerçant autour d'elle ce prestige de sainteté qui permettait à saint Paul de 4ire : « Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus- CJjrist. » Une telle supérieure, quelle que fût sa faiblesse, pouvait parler de Dieu et commander en son nom, car elle vivait de Lui.
On était aux approches de la fête de Noël. Habituée à s'inspirer des mystères de l'Eglise, M'^^° Barat commença par enflammer les cœurs pour l'Enfant-Dieu, le proposant à ses filles comme le modèle des vertus qui devaient être le fondement de leur perfection. A la leçon de l'amour, la sainte mère mêlait la leçon du sacrifice. « M™° Barat, rapporte le Journal de M'^'^ Duchesne, nous représentait sans cesse l'enfance divine avec toutes ses amabilités. A chaque récréation elle faisait placer son image au milieu de nous, pour nous apprendre à en faire, comme elle, le sujet de notre prédilection. Nous devions offrir à ce Dieu- Enfant tantôt ce qui satisfait le plus une dévotion naturelle et trop sensible, tantôt ce qui était agréable ou commode, tantôt une attache ou une amitié trop tendre. C'était des mains de notre supérieure que Jésus recevait nos naissants .sacrifices; nous les déposions devant elle, afin que cet épanchement de nos âmes dans la sienne nous valût les regards du parfait modèle de la dépendance et du dépouillement religieux. »
Ces leçons préliminaires devaient être suivies d'un noviciat destiné à initier les religieuses aux règles de l'Institut qu elles voulaient embrasser. Cette indispensable initiation était la fin principale de la venue et du séjour à Grenoble de M"^^ Barat.
Le noviciat s'ouvrit le 31 décembre 1804. « Ce dernier jour de l'année fut le premier de notre naissance à la vie que nous embrassions, » écrit M'"'' Ducbesne. Après que le règlement eut déjà fonctionné pendant plusieurs semaines et comme creusé le lit où devait couler la grâce, une retraite fut prêchée le 1 1 février et les jours suivants par le Père Roger. Au-dessus du maître-autel de l'église de Sainte-Marie existait à cette époque une petite chapelle, qu'il est encore facile de reconnaître aux peintures qui décorent les murs. C'est là que le prédicateur réunissait les religieuses plusieurs fois le jour pour les instructions. Après le Père Varin , le Père Roger était un des premiers Pères de la Société. Compagnon de son supérieur dans l'émigration , il avait ensuite partagé ses travaux dans les hôpitaux de Paris, et préparé avec lui le berceau du Sacré-Cœur. Maintenant, depuis trois ans il évangélisait Lyon et les environs , s'occupant surtout à grouper autour de lui la jeunesse chrétienne. Sa parole était austère autant que pénétrante, c'était un glaive sanglant; et chacun des exercices qu'il prêchait aux retraitantes amenait quelque retranchement dans leurs habitudes premières.
En effet, s'il était bon et sage de rester fidèle à l'esprit intérieur de la Visitation, il l'était moins de garder certaines observances claustrales peu compatibles avec l'objet poursuivi par le Sacré-Cœur. On supprima les grilles; on consentit, — chose plus méritoire encore, — à n'avoir qu'un seul et même directeur pour toute la communauté.