‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 56 sur 247 · LA COMMUNAUTÉ DES NOVICES · texte numérisé non relu

LA COMMUNAUTÉ DES NOVICES

avec Jésus abreuvé de fiel et de vinaigre. M™° Barat s'était bien réservé de l'en empêcher quand elle la surprendrait; mais quoique assise à table auprès de sa novice, elle était tellement abîmée en Dieu qu'elle ne s'apercevait de rien, au grand contentement de JM'"° Duchesne. C'est à ce sommeil mystique que celle-ci fit allusion plus tard, quand, à la veille du départ de sa supérieure , elle écrivit à la place que M""^ Barat occupait ordinairement ces paroles du Cantique : Adjuro vos, fiUœ Jérusalem, ne suscitetis neque evigilare faciatis dilectam, donec ipsa velitK

A ces austérités extérieures et corporelles , ce que M"*'' Barat préférait pour sa novice, ce qu'elle lui faisait considérer comme l'essence même de la vie religieuse au Sacré-Cœur, c'était la mortification intérieure des passions, le calme, la douceur, particulièrement parmi les contradictions inséparables du travail d'une fondation. Elles étaient vives alors; on semait contre le couvent, les maîtresses et la règle mille bruits calomnieux. M™'^ Duchesne s'indignait. « On ne put, écrit-elle, se taire sur cette maison. La honteuse jalousie, la malveillance, l'irréligion osèrent attaquer la pure vertu de personnes courageuses, qui avaient quitté le sein de la tranquillité et du bonheur pour courir les hasards d'un nouvel établissement, parce qu'elles y avaient entrevu la gloire de Dieu et sa volonté. On eut l'indignité de les nommer des filles pénitentes , de rendre leur foi suspecte; on vit du mystère dans une conduite toute cachée en Dieu avec Jésus -Christ. D'autres critiquaient la fermeté qu'on mettait à empêcher les en- [ trées inutiles, à ne vouloir que des sujets jeunes et encore propres à se plier à la règle , à retrancher les usages des

1 Filles de Jérusalem, ne réveillez pas ma bieu-aiméc, jusqu'à ce quelle-même le veuille. (Gant, m, 5.)

anciens monastères, qui ne pouvaient plus aller avec le temps critique où l'on est encore. Enfin on nia leurs talents, on rit de leur jeunesse et surtout de celle de notre mère, comme si les dons de Dieu ne se répandaient qu'à un âge, et que son Esprit dépendît de notre humanité. » Lorsque M'"'^ Duchesne voyait sa jeune supérieure n'opposer à ces détractions qu'un sourire tranquille, elle en faisait le sujet de son étonnement. Cette douceur la subjuguait, puis l'entraînait elle-même, comme le témoignent ces lignes : « Lorsque je la voyais agir toujours par l'unique impression de Dieu qui la guidait, que je mettais en balance l'onction de ses paroles avec l'aigreur des discours qui l'attaquaient, je n'avais pas de peine à démêler la passion de la vertu qui ne cherche que Dieu ; et m'attachant à elle, je riais des agitations qui pouvaient arrêter un instant l'œuvre de Dieu, mais ne sauraient la détruire. » C'était la grande leçon du sacré Cœur de Jésus : Apprenez de moi que je suis doux et humble de Cœur; et cette leçon lui venait de l'attrayant exemple de la mère Barat.

Après l'exemple, la parole. Un voyage à Lyon, qui retint la supérieure éloignée de Grenoble pendant le printemps de 1803, donna naissance entre elle et M™*' Duchesne à une correspondance qui nous fait intimement entrer dans ce travail de formation spirituelle, auquel président à la fois toutes les tendresses de la charité et de l'amitié chrétienne, et toutes les énergies de l'amour de Dieu.

Dans ces lettres, M™'^ Barat reprend une à une toutes ses instructions. D'abord elle encourage l'adoration fidèle de Jésus au tabernacle, mais en la subordonnant à l'obéissance rehgieuse, mettant ainsi l'amour sous le joug du devoir. A l'entrée du carême, M'"'^ Duchesne lui ayant fait connaître son bonheur d'avoir pu, le dimanche précédent,

FORMATION A L'ESPRIT INTÉRIEHR 77

passer trois heures entières devant le saint Sacrement, M™'' Barat l'en félicite par lettre, le 27 mars, mais en ajoutant cette observation : « Je ne blâme pas, ma chère fille, la consolation que vous avez cherchée, pourvu que vous ayez été dans la résolution de la sacrifier de bon cœur, si votre contrariante mère vous eût envoyée vous coucher. Si je n'avais été absente, je devais aussi passer ces trois heures avec vous aux pieds de notre aimable Sauveur. J'espère avoir cette consolation le Jeudi saint, si je suis de retour. »

Dans une autre lettre, elle l'entretient surtout des intérêts de son âme et de la vie intérieure, fondement même de l'Institut qu'elle veut embrasser. Peut-être l'activité de ]\jmc Duchesne courait -elle risque de s'absorber dans les occupations extérieures do Marthe. M"^° Barat la rappelle à la vie calme et tout intime de Marie : « Il me tarde, ma chère tille, d'avoir de vos nouvelles avec plus de détails. Vous savez ce qui m'intéresse par-dessus tout : les progrès de votre âme. Parlez-moi davantage de cet objet que des affaires de la maison , auxquelles cependant je ne suis pas indifférente. » Et plus haut, lui donnant le sens de ce qu'elle entend parce progrès de son âme: « Continuez, ma bonne fille, à veiller sur vous-même, et croissez à tout instant dans l'amour de Jésus-Christ; que cet amour consume tout ce qui n'est pas pour Lui. Votre Epoux demande votre cœur sans partage et sans réserve. Il vous adresse continuellement ces paroles du Cantique : Siirge, arnica 'mea, et veni. » Suivent de longues citations latines du livre sacré, sur la nécessité de « faire la taille de la vigne, de chercher l'Epoux dans le désert, dans le trou de la pierre, de chasser de la vigne les petits renards », c'està-dire les défauts subtils et pernicieux. « Vous comprenez, ma fille, écrit-elle le 29 mars, que ce que je vous

demande, c'est le renoncement à vous-même, absolu, continuel. L'esprit d'humilité, de douceur, d'oraison, voilà pour vous « le trou de la pierre ». Mais commencez d'abord par « chasser les renards », et faites cet ouvrage avec confiance et paix. » Elle-même s'engageait à lui continuer son secours dans ce travail de son âme : « Le Seigneur, qui nous a données l'une à l'autre, disait-elle, ne nous a fixé ni temps ni limites autres que celles de l'éternité. »

Ces deux âmes étaient donc et voulaient être unies indissolublement, mais unies dans les deux bras de Jésus crucifié. Aux premiers jours de la semaine sainte, 9 avril, ]\lme Barat envoya à sa grande novice la permission de passer la nuit entière du Jeudi saint devant le saint Sacrement. Or de quelles fortes leçons elle accompagne le don de cette précieuse faveur! Ecrivant en cette semaine éloquente du mystère de la crucifixion , elle en prend sujet de prédire à sa fille que Dieu lui garde de grandes croix, et que c'est uniquement par la croix acceptée, embrassée et aimée, qu'elle sera comme Xavier une conquérante d'âmes. « Si j'avais pu faire avec vous cette visite à l'autel de notre Maître, je ne l'eusse pas achevée sans vous faire renouveler à ses pieds vos promesses, mais surtout celle d'embrasser la croix. Je vous aurais fait accepter, ma chère fille, celles qui vous attendent, et que Notre- Seigneur vous enverra aussitôt que vous aurez fait cet acte de générosité ; car vous savez que le plus grand des trésors c'est la croix. Une grande portion vous en est réservée. Mais soyez courageuse; et, sans les demander, soyez prête à les accepter de bon cœur. Vous en aurez qui vous viendront de vous-même; mais vous en aurez parfois d'autres non moins pénibles. Ce sont, me direz-vous, de tristes prédictions; oui, tristes pour la nature, mais précieuses dans l'ordre de la grâce. Pendant cette heureuse

Page 1