‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 58 sur 247 · LE PENSIONNAT DE SAINTE- MARIE · texte numérisé non relu

LE PENSIONNAT DE SAINTE- MARIE

d'eux-mêmes des victimes toujours prêtes pour l'immolation. »

3Imo Duchesnc raconte que , « plus étonnée encore de la haute vertu de ce Père que de sa science profonde, elle eut au commencement un peu de peine à l'aborder. Mais, ditelle, la charité sait se plier, et bientôt on ne (ut plus pénétré que du désir de profiter des cinq journées qu'il resta parmi nous. » L'âme de M'"" Duchesne fut conquise à ce prêtre d'une vertu austère et d'un zèle ardent, qui, comme elle, rêvait d'aller évangéliser les contrées lointaines, et qui devint plus tard, dans cette entreprise, son plus chaleureux patron et son plus ferme appui , avec le regret de ne pouvoir y être son émule.

Cependant , sous la conduite de M™^ Duchesne et sous l'inspiration de la mère Barat, le pensionnat, lui aussi, prenait la forme, l'esprit, la vie du Sacré-Cœur. Dans ces commencements , il y avait beaucoup à faire avec ces enfants de toute société, nées et élevées au sein de la Révolution. La famille avait été profondément troublée; l'ignorance et le mal avaient poussé dans les âmes , de la même manière que les broussailles avaient poussé sur les temples en ruine. C'était un cœur nouveau qu'il fallait mettre au sein de cette génération, M""" Duchesne s'efforça d'y mettre celui de Jésus. Elle y mit du même coup le plus pur bonheur. « La paix et la joie régnaient parmi nous, rapporte un élève de ce temps-là; j'ai partagé ce bonheur, et je puis dire que Sainte -Marie était devenu une sorte de paradis terrestre. »

Cette forte éducation avait ses jours de gloire. Un des plus beaux triomphes de M'"^ Duchesne fut d'amener dans sa maison le vénérable curé de la cathédrale , M. l'abbé Lagrée, et de lui faire présider une distribution de prix dans le même couvent qui lui avait servi de prison sous

la Terreur. Ce jour-là, 23 septembre, on distribua aux enfants leurs couronnes au pied de l'autel, afin de leur faire comprendre qu elles les tenaient de Dieu ; et un prêtre vénérable, M. Royer, directeur du grand séminaire de Saint-Irénée, à Lyon, « les encouragea- à s'eiïorcer d'atteindre des récompenses plus hautes , leur apprenant à n'estimer que la gloire du ciel et la couronne de l'immortalité. »

C'était, non seulement de Grenoble et du Dauphiné, mais des provinces voisines, et en particulier de la Savoie et de l'Italie, que les pensionnaires étaient envoyées à Sainte -Marie -d'en -Haut, car les centres d'éducation étaient rares alors. Parmi ces jeunes étrangères, nous pouvons mentionner M"^ Nina Costa, devenue plus tard princesse Centurioni, et M^'° Lise de Voltera, descendante des Visconti, qui, dans une maladie déclarée mortelle, dut la vie au dévouement de M*^® Duchesne.

Les nièces de cette digne maîtresse, M"^* Jouve et Le Brument, y faisaient secrètement l'espérance de leur tante. La jeune Amélie de Mauduit édifiait par sa piété ce couvent dont enfant elle avait dit qu'elle y ferait sa première communion. 3Iais entre toutes ces élèves, la plus remarquable était une autre nièce de M""^ Duchesne, nommée Euphrosyne Jouve, qu'on venait d'y recevoir à l'âge de sept ans et demi, le 3 septembre 1805. C'était une fleur de distinction, de beauté et d'intelligence que sa tante cultivait avec prédilection, sans savoir encore si elle serait cueillie pour le monde ou pour le cloître, pour les autels de la terre ou pour les autels du ciel. L'éducation du Sacré-Cœur, telle qu'elle était comprise à Sainte- Marie-d'en-Haut , a son type idéal dans cette enfant d'élite, dont la courte destinée devait être intimement liée à celle de M"»" Duchesne.

ENFANCE d'EUPHROSYNE JODVE 83

« Euphrosyne, nous raconte sa biographie, avait à cette époque une belle chevelure blonde, naturellement bouclée, de grands yeux bleus, une mine fraîche, un front ouvert et une physionomie animée et spirituelle qui était le miroir de son âme. Dès l'âge de six ans, elle s'était montrée si ardente à la lecture qu'il avait fallu la régler à un volume par jour. Elle portait la même ardeur dans les jeux et les exercices du corps , qu'elle avait coutume de partager avec ses frères, prenant ainsi l'habitude d'un mâle et robuste courage qui ne s'effrayait de rien. »

Une lettre de M™® Duchesne, écrite le 17 novembre 1805, à M'"^ Jouve, sa sœur, qui habitait Lyon, témoigne des espérances qu'elle concevait dès lors de cette noble enfant :

Ta fille fait ici une de nos jouissances, et me récrée au milieu de mes occupations les plus sérieuses. Au catéchisme, elle parle autant que moi, redresse celles qui se trompent et prévient leurs réponses. Comme une personne instruite , elle s'explique toujours avec les termes propres et avec assurance. Adieu, ma bonne sœur; dans notre éloignement, je considérerai avec plaisir ton image dans ta fille , et la chérirai ainsi doublement. »

Mais, elle aussi, avait le caractère de sa race, et sa tante eut à faire pour assouplir en elle une volonté impatiente de toute discipline. Tous les soirs, la petite nièce devait lui rendre compte à genoux des fautes de la journée. Craignant surtout pour elle la blessure de l'amour-propre, elle ne la flattait point. Elle ne souffrait pas non plus que d'autres compromissent par des compliments la délicatesse de son ingénuité : « Ma chère amie, écrivait- elle à M™" Jouve, j'ai été surprise bien agréablement par la visite de ton mari. Tes filles ont été folles de joie. Heu- ..reusement le père s'est contenu, et n'a point trop vanté Euphrosyne, qui sent déjà son mérite. »

A un étroit amour -propre, M"^° Duchesne substituait dans ce généreux cœur l'amour large et élevé de Dieu et du prochain. Elle lui faisait aimer Jésus, l'époux des vierges. La plus chère récompense qu'elle pût lui offrir était la permission d'aller réciter l'office avec les religieuses ou de s'habiller comme elles les jours de congé. Elle lui faisait aimer Dieu dans les malheureux , et une autre faveur qu'elle lui faisait acheter était celle d'aller porter aux prisonniers des Basses-Fosses la soupe qui leur était envoyée du monastère.

Ainsi stimulée, l'enfant se portait au travail avec une si vive ardeur que déjà sa tante l'avait mise au latin. i\Iine Barat, elle aussi, la tenait pour son enfant. L'emmenant souvent dans sa chambre, elle l'entourait secrètement de soins particuliers; car déjà quelque chose de M™« Duchesne se révélait dans cette petite fille , comme un rejeton qui pousse à côté d'un grand arbre , et promet de donner un jour les mêmes fruits.

L'esprit du Sacré-Cœur est joie et dilatation. Le Père Varin, étant venu dans le courant d'août visiter la maison, se plut à y trouver dans toutes les religieuses une généreuse allégresse au service de Dieu. A ce signe , il reconnut que le règne de Jésus -Christ était assuré dans le noviciat, et que les âmes étaient mûres pour leur engagement.

Le 11 novembre 1805, le Père Varin, accompagné du Père Roger, se rendit à Grenoble pour préparer ses filles à prononcer leurs vœux. Les exercices de la retraite s'ouvrirent le 13 novembre, fête de saint Stanislas Kostka, et se terminèrent le 21 , fête de la Présentation de la sainte Vierge. Ce jour-là, M"^^ Duchesne et ses sœurs firent profession entre les mains de M. Rey, vicaire général et leur supérieur ecclésiastique, il était assisté de MM. Rivet et

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