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LE DÉTACHEMENT DU CŒUR

« Soyez mon seul et unique ami; je ne veux plus que « vous! » En eftet, ma chère fille, vous avez cru jusqu'ici que mes faibles conseils vous étaient utiles, et qu'une autre n'aurait peut-être pas la même patience pour vous corriger, pour vous supporter; mais, grâce à Dieu, vous avez expérimenté que la grâce ne coule pas par un seul canal, »

Et dans une autre lettre : « Mon cœur, lui disait-elle, est plus que jamais convaincu que Dieu seul est aimable , et que nous ne serons jamais véritablement heureux qu'autant que nous sacrifierons au bon, plaisir de Dieu toutes nos affections... Si j'ai un si grand désir d'apprendre de vos nouvelles, c'est par l'espérance que j'ai que votre âme s'affranchit des liens qui la tiennent captive, et qu'elle commence à prendre cet élan dont parle le prophète : Quis mihi dabit pennas sicut colombœ? pour commencer déjà ce délectable repos qu'une âme dégagée goûte, même sur terre, dans le sein du Bien-Aimé'. »

Cette fermeté de M™*^ Barat ne se démentit point, et, sauf de rares et courtes apparitions à Grenoble, elle-même se condamna à vivre loin de cette fille non moins énergiquement que tendrement aimée : « Je vous désire près de moi, lui mandait-elle plus tard, mais ce n'est pas le moment : il faut souffrir, et souffrir sans consolation. Quelle devrait être notre joie , si nous avions la foi M » Un moment cependant elle eut la tentation de l'appeler à Poitiers , où elle se trouvait alors ; mais bientôt prenant conseil d'un amour plus fort : « Vous y auriez été trop heureuse, lui écrivit- elle, la vie ne doit pas être pour vous un temps de jouissance. » A quoi elle ajouta cette

1 Poitiers, 1" août 1806 et 31 mai 1807.

2 Poitiers, 7 décembre 1807.

vigoureuse expression de nos livres saints : « Noire-Seigneur veut que vous soyez une épouse de sang*. »

Le missionnaire doit être un homme de désirs. Pressant de ses vœux l'avènement du règne de Jésus-Christ dans les contrées lointaines , M"^'^ Barat ne manquait pas de faire part à sa fille des progrès de la foi. Tantôt elle lui communiquait les nouvelles écrites par les missionnaires ; tantôt elle lui faisait partager les ambitions que l'aspect des navires en partance à Bordeaux avait réveillées dans son âme.

Mais, en encourageant des vœux si magnanimes, elle en ajournait la réalisation. « En apprenant ces nouvelles, vous allez vous écrier, ma fille : Que Dieu est bon! Mais il faut que vous aussi vous deveniez bonne. L'humilité, la douceur, la charité, la patience, doivent être les vertus familières des apôtres de cette nouvelle chrétienté. Il y faut en tout l'esprit de notre aimable Sauveur. » Alors elle la plaçait dans la conformité à la volonté divine, pour partir ou rester, si Dieu voulait seulement se contenter de son désir. Puis, lui citant l'exemple de Marie d'Agreda, qui , par le seul mérite de ses sacrifices , obtint la conversion de peuplades lointaines qu'elle ne connut jamais : « Priez, écrivait-elle, pour ceux qui sont occupés aux missions étrangères; mortifiez-vous à cette intention, et vous y travaillerez, quoique éloignée*. »

Le missionnaire est donc un homme de prière. Que donnera-t-il aux âmes s'il n'est uni à Dieu? Et qui a jamais prié plus que François Xavier? En ceci , devançant et outrepassant les désirs de la mère Barat, M""" Duchesne, pour ainsi dire, enfantait les âmes de ses futurs néophytes dans une prière incessante. Elle implorait la faveur de ne

1 6 avril 1808. — « Poitiers, Bordeaux, 30 août 1806.

SA VIE d'oraison et d'adoration 97

pas quitter de la nuit le saint Sacrement. La mère Barat lui permit l'adoration nocturne, au moins à titre d'essai, et à la condition qu'elle s'en partagerait les heures avec deux religieuses de sa communauté. Mais M™'' Ducliesne , selon son habitude, non seulement prenait pour elle la plus longue faction, mais aimait à se charger encore de celle des autres, oubliant même souvent l'heuro'de se retirer. Les élèves observaient que telle elles l'avaient laissée la veille au soir, à genoux, immobile, absorbée dans la profondeur de son adoration , telle elles la .retrouvaient encore le lendemain matin. De petits papiers jetés le soir furtivement sur la robe de l'adoratrice, et retrouvés le lendemain matin sans le moindre dérangement, leur fournissaient la preuve qu'elle avait passé la nuit dans la plus complète immobilité. M'"'^ Barat, alarmée, dut retirer à Grenoble la faveur habituelle de l'adoration nocturne. « Elle le fit pour des raisons que nous ne pûmes que louer, écrit sa chère hlle, malgré le sacrifice qu'elle nous imposait. » Le bonheur d'obéir en se mortifiant pouvait seul consoler de cette privation le cœur de M™*^ Duchesne.

Enfin le missionnaire est un homme de sacrifice : sa vie tout entière n'est-elle pas un martyre? Ne lui faudra-t-il pas avoir à supporter la faim, la soif, la nudité, la fatigue et tous les genres de travaux? Ici M"'° Duchesne prévenait encore les leçons de sa sainte maîtresse, par des austérités qui trompaient sa soif de souffrances volontaires, sans parvenir à la satisfaire. Des restes de pain dur et des débris ramassés dans les plats des élèves ou de la communauté , faisaient sa nourriture préférée et habituelle. Elle ne voulait d'autres vêtements que les rebuts des autres. Elle travaillait sans relâche. « Cette sainte mère embrassait à peu près toutes les sollicitudes de la communauté et du

pensionnat, rapporte une des élèves. Econome, maîtresse de chœur, maîtresse de santé, chargée des hautes classes, du premier cours de religion, des cours de géographie, elle remplissait en outre les fonctions d'excitatrice, de visitatrice et de secrétaire. )> La mère Deshayes, qui était alors sa supérieure, raconte que le matin, avant l'oraison, on la voyait déjà dans le jardin occupée à sarcler les légumes. Parfois les sœurs chargées du soin de la maison étaient étonnées de trouver, dès le matin, les salles balayées, le pain du déjeuner taillé et distribué à la place de chaque enfant. « Ma mère, venaient-elles dire à la supérieure, donnez-nous de l'ouvrage, le nôtre a été fait cette nuit à notre insu, par notre ange gardien. » On devine quel était cet ange charitable.

Comme elle se levait la première, M"^° Duchesne était la dernière couchée. Il fallait qu'auparavant elle eût mis tout en règle, la comptabilité, la correspondance; et Ton raconte que parfois , prise de sommeil dans ce travail , elle laissait sa plume errer au hasard sur son livre de comptes, y écrivant, sans le savoir, les pensées qui s'échappaient de son âme, telles que celle-ci, par exemple : « J'aime Dieu, j'abhorre le monde, » qu'elle retrouvait le] lendemain , elle ne savait comment , égarée au travers de i ses notes et de ses chiffres. D'autres fois, après avoil parcouru les dortoirs, voyant tout, pourvoyant à tout, ell allait tomber de sommeil au pied d'une croix de pierre,^ dressée sur la terrasse, au milieu du parterre. Lorsqu'elle était contrainte de prendre quehjue repos, elle le faisait sur la dure, n'ayant jamais que la même couverture, quelle que fût la saison. « Un jour, je me souviens, raconte une pensionnaire, que dans une partie de cachecache, une de nous ayant pénétré jusque dans sa cellule par sa permission , ouvrit indiscrètement une boîte qui

SA VIE DE MORTIFrCATION 99

renfermait ses instruments de pénitence. Tout était pauvre dans sa chambre; et nous n'étions pas certaines qu elle se servît même de la modeste couche qui lui tenait lieu de lit. » A ceux qu'effrayaient pour elle tant de rigueurs pénitentes : « C'est bien le moins, répondait-elle, que, ne pouvant travailler pour mes pauvres sauvages, je souffre quelque chose pour eux. »

' Cette vie d'immolation était l'émerveillement de la mère Barat. Étant venue à Grenoble, en septembre 1807, elle écrivit à M""* Emilie Giraud : « Votre bonne mère Duchesne fait les classes le jour, veille la nuit les enfants malades à l'infirmerie,' gouverne l'extérieur de la maison, et cela sans gène et presque sans surcharge ; quelle femme forte ! » Elle crut cependant nécessaire de réfréner les excès, qui eussent abattu l'athlète avant son entrée dans la grande carrière. « Ménagez votre santé, lui écrivit-elle, ne jeûnez pas jusqu'à altérer vos forces. Je vous prie aussi de prendre vos six heures de sommeil ; autrement je vous ôterais votre heure d'adoration du soir, et vous vous coucheriez en même temps que les autres. » Et en un autre endroit :' « J'ai pensé hier, dans mon oraison, que je devais prendre soin de votre corps aussi bien que de votre âme , et que je répondrais de l'une et de l'autre devant le Seigneur. Or, si forte qu'elle soit , votre santé ne tiendrait pas un an à un tel régime; et vous devez vous conserver, afin de travailler longtemps à la gloire de Dieu'. »

Il est un sacrifice duquel la santé a moins à redouter : le sacrifice intérieur, la circoncision du cœur, comme l'appelle saint Paul. La mère Barat prêchait à M"° Duchesne la lutte incessante contre son caractère : « Vous qui aimez tant le bon François de Sales, lui écrivait-elle avec une

1 Poitiers, 15 juillet 1807.

aménité qui présentait le modèle à côté de la leçon, pour- m quoi n'avez -vous pas pris son esprit, quand vous étiez à " son école? Quelle douceur il apprenait à avoir avec soimême et avec tout le monde ^ ! »

Elle lui reprochait d'entrer contre elle-même, à chaque défaite qu'elle subissait, dans certains accès ou d'indignation ou de découragement, qui aggravaient le mal, comme un- lion qui bondit ou qui se couche dans la fosse où il vient de tomber. M'"'^ Barat la faisait se relever tranquillement et courageusement : « Je vous recommande, lui disait-elle, de vous supporter avec patience. Jamais donc d'abattement, de tristesse après vos fautes. Un redoublement d'humilité et de confiance en Dieu, voilà ce qu'elles doivent produire-. «

Envers le prochain, les religieuses, les pensionnaires, les mêmes dispositions étaient recommandées par M"° Barat. Le missionnaire ne doit-il pas se faire tout à tous? « Travaillez donc, ma fille, à acquérir les vertus nécessaires pour gagner les cœurs de ces enfants : la doucciTi", l'aménité et l'égalité d'âme qur produit la patience, avec l'ardent amour de Jésus que je vous dé- ^ sire. »

M'"'' Duchesne savait cnttMidrc ct^ langage. Une luinihle obéissance la sauvait d'elle-même : « Et si parfois, témoigne M"^*^ Deshayes, son caractère l'avait portée à quelque excès de sévérité, elle allait s'('n huniiliin- devant sa supérieure; après quoi on la voyait pleine de charité et de prévcmances pour tout le monde. »

L'amour de Dieu était le levier qui soulevait et rendait légère la croix du sacrifice. M'"'= Duchesne portait, sentait cette croix de l'amour dans des peines intérieures, dont sa

i Poitiers, 6 .ivril 1808. — 2 Poitiers, il février 1807.

SA VIE d'amour crucifié 101

grande directrice était loin de s'étonner. C'était l'efiTet d'un pacte explicite conclu avec le Cœur de Jésus, et elle lui en rappelait la circonstance solennelle dans les lignes suivantes : « Souvenez-vous de ce qui se passa, ma fille, la veille de mon départ, fête du Sacré-Cœur. L'inestimable faveur de vous consacrer au Cœur de Jésus ne vous fut accordée qu'à la condition que vous prendriez de sa main la myrrhe, car elle est meilleure pour vous que le miel le plus exquis ^ » Et quelques mois après , revenant sur ces mêmes souffrances intérieures : « Elles sont la conséquence de plusieurs engagements que vous avez pris avec votre Epoux, et dont vous ne devez que vous féliciter-. »

Enfin, dans le printemps suivant : « Souvenez -vous, ma chère fille, que Dieu vous appelle à porter sa croix. Avez-vous oublié ces paroles qu'il fit souvent entendre à l'oreille de votre âme, qu'il fallait que vous devinssiez une victime immolée pour Lui? Avez-vous oublié les promesses solennelles que vous lui fîtes de « le suivre partout où il irait »? Je pourrais vous les rappeler; car combien de fois vous-même ne m'avez-vous pas fait le témoin et le dépositaire de ces sentiments de votre cœur? Ils ont été le lien qui a uni nos deux âmes. C'est parce que toutes deux voulaient aimer et souffrir, que Jésus les a réunies de si loin '. »

iMm° Barat fit plus que de prêcher à sa fille l'amour de Jésus et de sa croix. Elle en plaça près d'elle un modèle excellent. A la suite d'une visite qu'elle fit à Sainte-Marie, dans l'automne 1807, elle laissa dans cette maison une professe de Poitiers, M™^ Thérèse Maillucheau, formée à son école, et qui devint bientôt la compagne et le guide de

* Poitiers, 1" août 1806. — 2 Poitiers, 10 novembre 1806. 3 Poitiers, 31 mai isov.

]\Imo Duchesne dans le service de Dieu. Son séjour sur la montagne ne dura guère qu'un an; mais ce fut pour cette dernière « un second noviciat ». Des oraisons « souvent longues de six heures, une continuelle union à Notre- Seigneur Jésus-Christ, la communion quotidienne », faisaient monter la mère Thérèse dans les plus hautes ré- ! gions de la vie spirituelle. M™'' Barat exhortait sa chère Philippine à suivre cet exemple : « Tant, lui écrivait-elle, tant que vous aurez près de vous votre mère Thérèse, elle sera à vous : soyez donc aussi son soutien et sa consolation. Et lorsqu'elle s'écriera comme l'Epouse des cantiques : Fulcite. me floribus, stiimte me malis, quia amore lan^ gueo% souvenez -vous que ce sont pas de simples fleurs et des fruits terrestres qu'elle demande , mais des âmes qui lui présentent les fleurs et les fruits des vertus qui plaisent à son Epoux 2. » .Elle explique que ces fruits sont des fruits de sainteté : « Que nous devrions être saintes! Si vous connaissiez le désir ardent que j'en ai , quel effort ne feriez-vous pas pour le devenir! » Et quelques jours après : « Comprenez donc, ma chère fille, que sa bonté veut que vous deveniez une grande sainte. Il ne vous a conduite dans notre petite famille que pour vous en donner plus de moyens... Ah! vous pouvez tout maintenant, si vous êtes fidèle *. »

Tels étaient les modèles, les leçons et les secours dont jyjme garât ne cessait d'entourer la missionnaire future, pour la sanctifier. Avant d'être lancée à la conquête des âmes sur les mers lointaines, il fallait que cette femme forte, à la manière d'un navire, selon l'image de l'Ecri-

1 « Entourez-moi de fleurs et de fruits, car je languis d'amour. »

2 Amiens, 12 mai 1809.

3 Amiens, 3 février et 12 mars 1809.

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