‹ Histoire de Mme DuchesneChapitre 66 sur 247 · SAINTE AMITIÉ DE LA MÈRE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SAINTE AMITIÉ DE LA MÈRE THÉRÈSE

ture', fût armée, fortifiée, éprouvée, en vue des tempêtes à venir. Il fallait lui donner des voiles qui l'emportassent et des ancres qui la retinssent, avec un gouvernail qui la dirigeât, et ce feu intérieur qui brave les vents contraires et fait avancer quand même. Maintenant que cet ouvrage est accompli , n'est-il pas temps que le navire quitte enfin le chantier? Les vents le sollicitent; il frémit sous leur souffle : va-t-il partir enfin? va-t-il prendre le large? Qu'est-ce donc qui le retient au port?...

Il nous reste à rendre compte des sages atermoiements de la mère Barat.

Après l'œuvre de la formation de la vie religieuse dans Mme Duchesne, après celle de sa formation aux vertus apostoliques que nous venons d'étudier, il restait concurremment à dompter, à assouplir, dans l'épreuve et l'attente, cette puissante mais trop impétueuse nature. Certes, jyjme Barat se fût bien gardée d'éteindre, dans sa fille, cette flamme qu'elle-même avait portée si brûlante dans son sein. Mais le temps était- il venu de la répandre au loin? Elle ne le croyait pas.

D'abord , se demandait - elle , sa Société si jeune ne risquait-elle pas de s'affaiblir par l'éparpillement de ses forces! Née depuis dix ou douze ans, avait-elle eu le temps d'affermir son esprit, de fixer ses traditions, d'établir ses règles? — Puis ne fallait -il pas qu'un signe de la Providence, écartant les obstacles et préparant les voies, fût, dans une chose si grave, la manifestation de la volonté de Dieu? Or ce signal d'en haut s'était-il fait entendre? — Enfin, à un autre point de vue, celle-là même qui devait conduire l'expédition, était- elle complètement mûre pour

' Facta est (mulier fortis) quasi navis institoris, etc. (Prov. ixxi, 14.)

une telle entreprise? Si elle commençait à savoir obéir, avait-elle la mesure, l'expérience, le calme qui permettent de commander; et ne fallait-il pas qu'elle fît de nouvelles écoles pour se pénétrer de cet esprit nouveau dont elle devait être et demeurer au loin la maîtresse, la gardienne, la forme, le modèle, et, au besoin, la vengeresse? « Pour que le zèle soit plus ferme et plus circonspect , écrit saint Bernard, il faut que la prudence réprime ses écarts, domine l'esprit propre et règne sur l'amour même^. » C'est à mettre dans sa fille cet esprit de sagesse que consiste le travail de M"^° Barat.

Mais patienter , attendre , ce n'était pas l'affaire de M™° Duchesne, qui, de plus en plus, faisait de ces régions lointaines la patrie de son cœur. De quelque côté que lui en vinssent des nouvelles, c'étaient autant de souffles qui ravivaient sa flamme. Des lettres sur le Tonquin écrites par un missionnaire du diocèse de Grenoble, M. l'abbé Isoard ; des récits sur les progrès de la religion en Chine , parle directeur du séminaire de Lyon, M. l'abbé Royer, l'avaient transportée. Elle note sur son journal : « Ne pourrai -je pas, moi aussi, faire quelque bien en Chinel Oh ! quel bonheur de tout quitter, pour aller travailler, sans intérêt humain, à la gloire de Dieu*! »

En même temps, ses désirs cherchaient autour d'elle des encouragements. On lit, dans son journal, à la suite d'une visite du Père Enfantin : « Il nous laissa espérer que nous pourrions un jour exercer le ministère dans les pays étrangers. Il a réchauflé l'ardeur de plusieurs à s'y transporter quand l'obéissance le leur marquera'. » Six

1 Quo zelus sit firmior et vigilantior, est opus scientia quae impetum supprimât , spii itum superet , ordinet charitatem. ( S. Bernard.)

2 Journal, p. 34 et 35.— 2 M., 2 août 1807, p. 39.

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