SAGES LENTEURS DE SES DIRECTEURS
Et certes, je n'irais pas vous livrer à l'aventure pour un si long voyage. Il ne s'agit pas seulement de partir : il faut savoir où l'on ira , et ce que l'on pourra faire. Je suis encore à comprendre comment une liHe qui a du bon sens peut ainsi se laisser conduire par son imagination, sans prévoir les moyens d'arriver à la fin. Heureusement que vos mères y pensent pour vous, et que vous êtes dans la résolution de vous laisser conduire. Sans cette disposition, vous feriez de belles imprudences; et après avoir fait le tour du monde, on vous appliquerait le vei'S do la Fontaine : « Jean s'en alla comme il était venu. »
Mais, toujours attentive à ne pas décourager le zèle de son amie et à ne point la laisser sur une parole de reproche, M""^ Barat disait dans les dernières lignes :.« Vous n'êtes peut-être pas éloignée de voir vos espérances se réaliser. Beaucoup de choses vous y conduisent. Tenez-vous, s'il est possible, dans le calme de l'attente, et soyez pour cela, comme pour tout le reste, dans le bon plaisir de Dieu. »
Telles étaient pareillement les exhortations de M. l'abbé Montaigne, prêtre de Saint- Sulpice, esprit solide et grand cœur cachés sous une rude enveloppe, qui avait la con- •fiance de M"*^ Duchesnc, comme de la mère Barat : « Nous étions , écrivait cette dernière à son amie , nous étions en train, M. Montaigne et moi, de parler de vous; et ce n'était pas sans une certaine jouissance que j'apercevais l'intérêt qu'il y mettait : « Qu'elle ne renonce pas à ses espérances, me disait- il, avec ce ton qui me fait croire comme article de foi tout ce qu'il me dit. Seulement qu'elle s'applique à devenir humble, obéissante, mortifiée, abandonnée à la volonté de Dieu , dans le calme ; et le Seigneur lui fera connaître ce qui lui sera agréable ' . » Dans une autre lettre ,
1 Paris, 6 janvier 1811.
le saint prêtre disait : « Malheur à elle, si elle se conduisait de son chef! » Ce que M'"^ Barat confirmait, en ajoutant : « Ma chère fille , les réflexions du bon Père sont les miennes. Vous verrez que nous ne ferons rien qu'avec lenteur et prudence, moyennant la grâce de Dieu'. »
Cependant, dans les mêmes vues, M">° Barat lui prescrivait de ménager ses forces, dont elle abusait. Comme, depuis janvier 1811, elle ne se couchait plus qu'à minuit, ordre lui fut donné de se coucher désormais à onze heures et demie , et « de faire exactement la collation du carême , et jamais avec du pain sec, excepté le vendredi saint' ». — « Ménagez-vous pour le grand voyage , lui disait un peu plus tard sa sage directrice ; mais si vous êtes trop mauvaise, je n'oserai plus vous en mettre '. »
Comme la mère Barat alléguait que, pour elle, Dieu n'avait pas encore parlé dans cette affaire, M™^ Duchesne, au contraire, croyait reconnaître sa voix dans tous les événements , même les plus naturels , mêlant à ce culte de sa vocation un certain alliage de crédulité naïve dont les grandes passions ne se dégagent guère. Au commencement de cette même année 1811, M™° Barat étant tombée gravement malade à Gand , M™"^ Duchesne stipula que le rétablissement de cette chère santé serait le signe auquel il faudrait reconnaître que son départ était agréable au Seigneur. L'humble mère générale ne comprit pas qu'on attachât une si merveilleuse signification à la vie ou à la mort de sa pauvre personne, et elle répondit : « Vous avez eu tort, ma fille, de demander ma santé comme signe que votre projet chéri était dans l'ordre de Dieu. Lorsqu'il le voudra , il vous en donnera de plus sûrs encore. Pourquoi
1 Poitiers, 2 octobre 1811.-^ 2 Gand, 17 février 1811. — ^ Paris, 7 juillet 1811.