SES ADIEUX A SAINTE-MABIE
(}ue vous êtes toutes ferventes dans son amour, que vous opérez de bonnes œuvres, et que, par là, vous tendez à cette piété solide, dont l'heureux terme sera la jouissance de Dieu, en ce monde par sa grâce, et dans Tautre par l'éclat de sa gloire. Oui, à travers l'immense espace qui va bientôt nous séparer, mon cœur vous cherchera encore et formera des vœux pour votre bonheur. Si je puis y contribuer en faisant prier pour vous la jeunesse qui deviendra le troupeau de Jésus-Christ, je ne négligerai pas un moyen si fort selon mon cœur. Quand je me verrai au milieu d'âmes simples et innocentes, je leur dirai : « Prions « pour ces enfants que j'ai quittées, et dont le cher sou- « venir a donné tant de prix à mon sacrifice. Prions pour « vos premières bienfaitrices qui, avant de vous con- « naître, intéressaient le Ciel à votre conversion, et con- « tribuaient déjà à la procurer par les dons qu'elles vous « destinaient... » Vous aussi, mes enfants, priez beaucoup pour nous. »
A chacune de ces lettres, on voit grandir davantage l'âme de M'»^° Duchesne. Avec la mère Thérèse, sa fervente émule de la sainte montagne, ce n'est plus une mère qui parle à ses enfants, c'est la grande religieuse, c'est l'épouse de Jésus, c'est un cœur qui déborde en ardeurs impatientes de se sacrifier : « 11 me tarde, lui écrit-elle, d'entrer dans le vaisseau qui me conduira au terme de mes désirs. Mais les liens qui m'attachent aux objets chéris que je laisse en France et à la Société , se resserreront encore quand j'aurai la douceur de contribuer à l'étendre dans des terres nouvelles, et d'y voir fleurir la dévotion au sacré Cœur. » Comme la mère Thérèse lui avait fait savoir qu'elle enviait son sort, et qu'elle serait heureuse d'aller le partager, M'"^ Duchesne lui répond dans une lettre du 2 mars : « Quant à l'espoir de vous
revoir, j'y compte peu. Vous faites le bien en France; et si Aloysia doit le faire ailleurs , il faudra bien vous séparer. Peut-être Dieu attend-il d'avance ce sacrifice , pour la retirer de sa langueur, l'employer à sa gloire et vous dédommager par d'autres conquêtes, car elle a été vraiment une des vôtres les plus marquées. «
iMalgré l'aggravation de l'état de sa nièce, M™" Duchesne voulait donc ne pas désespérer de faire une missionnaire de cette chère infirme. L'adieu qu'elle lui adressa , de ce port de Bordeaux, habite plus haut encore. C'est un acte d'abdication de tout désir personnel entre les mains de Dieu : « Ma chère sœur et amie, lui écrivit-eile, Dieu, qui voit l'étendue de tes désirs , trouve bon de les comprimer en ce moment, pour te purifier. Tu ne veux que sa volonté, elle se manifestera. S'il veut que tu vives en souffrant et dans l'humilité, qu'il soit béni! s'il te rend la santé pour travailler à sa gloire, qu'il soit toujours béni et aimé dans ses dispositions sur toi!... Mais n'oublie pas ce mot de M. de Montfort à la première des filles de la Sagesse : « Depuis Abraham jusqu'à Jésus- Christ, depuis « Jésus -Christ jusqu'à nous, quand Dieu a voulu élever « une âme à une haute perfection, il l'a tirée de son pays, « il l'a détachée de tout, même pour ce qui regarde les « douceurs spirituelles venant d'une amitié sainte. Dieu « seul est nécessaire à notre perfection et à notre bonce heur. » Tu goûteras d'autant plus cette morale que tu seras plus attachée à ton Epoux : il doit entraîner toutes tes affections. Adieu, je suis toute à toi. «
Enfin , près de s'embarquer, et déjà presque un pied sur le navire. M™'' Duchesne lui jetait ces paroles suprêmes : « Je serais fâchée de quitter la France, ma chère Aloysia, sans t'écrire encore ces quelques lignes. Il m'est bien pénible de te laisser malade ; mais il fallait ce
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nouvel aliment au sacrifice. Tu pourras aider davantage j au succès de notre mission par tes souflrancùs que nous par nos paroles et nos travaux. Dieu a ses desseins. Il m'eût été trop doux de l'avoir près de moi; Dieu aime à séparer, jaloux de nous être toutes choses... Je pense quelquefois qu'il te tirera de cet état d'infirmité, pour t' employer ensuite sans ménagement. iNe mets point de bornes à ton dévouement, même s'il fallait venir en Amérique sans espérance de nous revoir, mais avec celle d'être plus généreusement à Lui. Adieu, ma chère^sœur, vois mon bonheur et permets-toi de l'envier, sans vouloir me le ravir. Nous attendons tous les jours le moment de partir. Adieu, encore une fois, dans le Cœur de Jésus. »
Dans les premiers jours de leur séjour à Bordeaux, Mme Duchesne et ses tilles furent présenter leurs hommages au saint archevêque , M*" d'Aviau , « qui les félicita de quitter un pays où Timpiété gagnait chaque jour du terrain, pour aller former des cœurs qui n'avaient point encore abusé de la grâce. » M. l'abbé Boyer, vicaire général, qui les avait présentées, fut frappé de la résolution empreinte sur leur visage et dans leur entretien : « J'ai beau scruter le fond de ces âmes, dit-il à l'archevêque, je n'y aperçois que du calme... — Et de la joie, » reprit aussitôt M^^e Duchesne ' .
L'archeVêque les réunit encore, quelques jours après, dans sa chapelle domestique et dit la messe pour elles. « J'espère, écrivait alors M'"^ Duchesne, que tant de saints qui prient pour nous, nous obtiendront de le devenir un jour; c'est le seul prix que j'attends de tant de séparations que Dieu seul peut compenser. » Et dans une
1 M"* Octavie BerthoUI .'i M™» Rarat, p. 3. Bordeaux, 3 février
autre lettre : « Je devrais être sainte, en fréquentant tant de saints ^ . «
Le 13 mars, veille du départ, le Père Barat adressa à la petite colonie une exhortation qui l'afrermit dans la disposition de tout souffrir pour Jésus -Christ. Le lendemain, toutes les cinq entendirent de nouveau la messe, dans la chapelle de M*" d'Aviau , et communièrent de sa main. Ayant ensuite reçu à plusieurs reprises sa bénédiction, elles partirent. Deux personnes de Bordeaux, M. Dubourg, frère de l'évèque de la Louisiane, et ]\Ime Fournier, sa sœur, qui s'étaient chargées de toutes les dispositions pour rembar({uement, les accompagnèrent jusqu'au bord de la Garonne , d'où une barque les descendit jusqu'à Royan, où les attendait le navire. C'était, nous nous en souvenons, le jeudi saint 1806, que M™" Duchesne avait eu, dans une sainte veille au pied du saint Sacrement , l'entrevue de la mission que Dieu lui destinait Ce fut aussi le jeudi saint, 19 mars 1818, fête de saint Joseph, qu'elle et ses soeurs mirent le pied sur le vaisseau voilier la Rébecca, capitaine Tourneur. Le navire reçut également à son bord M. l'abbé Martial, vicaire général de M"'' Dubourg, ainsi que M. Evremond-Hulissard, venu de Paris à Bordeaux dans la même diligence que M"^ Duchesne. Le 21 mars, samedi saint, la Rêbecca quitta le port. Les religieuses remirent leurs lettres au pilote-côtier, et le lendemain, jour de Pâques, M"»® Duchesne avait perdu de vue la France, qu'elle ne devait plus revoir.
i A Mme Jouve, i" mars ; cà M"" de Mauduit, 18 février 1818.