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SON VOYAGE A SAINI-LOUIS PAR LE MISSISSIPI

Mars à août 1818

Le jour de Pâques fut le premier que M">° Duchesne vit

e lever sur les flots qui l'emportaient vers le terme de ses

ongs désirs. Il lui semblait qu'elle aussi prenait une vie

f iiouvelle, et qu'après tant de souffrances, ce jour était bien

|:elui d'une résurrection.

t Le lendemain, lundi, le vent commença à devenir con- Taire. Le navire fut ballotté dans le golfe de Gascogne f rendant sept jours entiers. Ce ne fut qu'après cette bourrasque qu'il commença à prendre sa marche régulière, filant dix nœuds par heure (trois lieues et demie). Le emps ne fut pas meilleur dans les eaux des Açores. 1^': capitaine était triste, rapporte le journal écrit par *1 " Aude. On parlait à table de tirer au sort pour con- I litre le passager qui attirait la colère du Ciel. Cela nous

fit d'autant plus de peine qu'on avait prédit au capitaine, à Bordeaux , que s'il avait à son bord des religieuses ou des prêtres, il ferait infailliblement naufrage. »

A peine le beau temps était-il revenu que, le 21 avril, on fit la rencontre d'un corsaire américain , venu de Buenos-Ayres, monté par cent vingt hommes et armé de onze canons, qui donnait la chasse aux bâtiments espagnols, avec lesquels TAmérique était alors en guerre. « Deux des officiers , dit ce journal , viennent à bord visiter notre capitaine, qui, par bonheur pour nous, se trouve être Américain. Sans cela, le moindre risque que nous pouvions courir était celui d'être dépouillés. Mais nous avons reconnu cette Providence qui veille sur nous avec tant de bonté. »

Cependant, dès le 24, « l'odeur de la cale commença à se faire sentir de la manière la plus pénible. Des barriques de vin qui s'étaient répandues, mêlées avec l'eau croupie, répandaient une telle infection que toutes les ferrures, l'argenterie, jusqu'aux tasses de terre et la boiserie et étaient plombées. L'odeur, durant la nuit en particulier, était intolérable; la chaleur augmentait de jour en jour* le biscuit moisissait, l'eau potable se corrompait; encon fallait-il la ménager avec soin!

« Dans les premiers jours de mai, le navire passa e repassa cinq fois la ligne des tropiques, à cause des caprices des vents. — Le 10, jour de la Pentecôte, pluie vent, tempête; vaisseau à la cape, c'est-à-dire toutes le voiles pliées et le gouvernail abandonné. Nous avons e la douleur de voir souvent notre pauvre bâtiment dan cet état pendant la traversée. On peut se figurer aloi combien tout l'équipage est triste. »

Au sein de ces journées d'angoisse ou d'espérance, 1* religieuses ne se lassaient pas d'admirer le Créateur dw

LA TRAVERSÉE DE l'aTLANTIQUE 179

ila variété du spectacle des mers. Des compagnies de souffleurs, des nuées de poissons volants, des myriades de polypes s'étalant sur l'eau comme des fleurs vivantes, la ianso des marsouins, la pêche des requins, la phosphoi-escence des flots, les phénomènes célestes, leur offraient 1,^ chaque heure du jour et de la nuit quelque nouveau ;mjet de contemplation et d'élévation vers Dieu. 1 M. l'abbé Martial put leur dire la messe, et les comiinunier dans les jours trop rares où le temps et le mal !le mer n'y mettaient pas obstacle. Ce digne prêtre avait îommencé à leur faire, chaque soir, une petite exhortal,ion à demi-voix sur le pont; mais il dut cesser par crainte lies plaisanteries malséantes de l'équipage. Les confessions 'le vinrent également plus difficiles, les communions plus >. La prière y suppléait : on fit, dans les jours qui r itrécédèrent la Pentecôte, une neuvaine au Saint-Esprit; le ; yDois de Marie tout entier fut solennisé par de pieux exer- ;ices. Une dame séculière s'était jointe aux religieuses, u .lie ne quittait presque pas. Le journal fait aussi Hfiition de trois pauvres ouvriers, dont l'un était Gene- ;Pis, et que la misère poussait vers la Nouvelle-Orléans ans l'espoir d'y trouver de quoi gagner leur vie. Pour )U8 les passagers, quoique dans des vues diverses, cette ^rre d'Amérique était la terre promise.

Arrivé le 16 mai entre la pointe de Cuba et le banc

. e bahama, le vaisseau fut rencontré par plusieurs bâti-

lents faisant voile pour l'Europe, dont l'un se chargea

une lettre de M'"'' Duchesne pour la mère Barat. Cette

du 16 mai 1818 lui rappelait qu'à pareil jour, l'an-

précédente, elle avait reçu à Paris la dernière visite

^1^ Dubourg, et obtenu enfin la permission de partir.

\ ujourd'hui ce long temps écoulé entre la promesse et

\ yn accomplissement ne lui semblait plus rien, et elle

écrivait dans sa reconnaissance : « Pouvais-je penser alors que l'anniversaire de ce jour devait me placer si près du terme de mon voyage? »

La description que sa lettre donne de la traversée est saisissante. C'est, en quelques traits, un tableau vivant, d'une grandeur mâle, et digne de l'énergique pinceau de ]\Ime Duchesne : « J'aî compris, dit-elle, que les personnes qui vont où nous allons ne racontent que le beau, mais moi qui vous dois la vérité, je ne vous cacherai rien ni des dangers de la mer, ni de ma propre faiblesse. C'est véritablement un spectacle affreux qu'une mer orageuse; son bruit, joint à celui des vents déchaînés, l'emporte sur celui du tonnerre et d'une forte canonnade. A ce fracas effroyable, il faut joindre celui du navire dans les gros temps. Le cri des matelots pour s'encourager au travail quelque chose de lugubre, mais leur silence l'est encore plus, ainsi que celui du capitaine qui se promène pensif. Dans sa violente agitation , le vaisseau donne le spectach de la confusion du dernier jour; le ciel parait se roulei rapidement derrière des montagnes d'eau et entraîner lei astres. Ces eaux de la mer, presque noirâtres dans la temj pète, ouvrent et referment sans cessé des abîmes san» fond; les vagues viennent à tout moment couvrir le pont et s'échappent par de nouveaux roulements. Deux fois elle ont forcé nos petites fenêtres et couvert nos lits pendant,!; nuit. Les mâts qui plient , les voiles qu'on resserre ou qu se déchirent, le gouvernail qu'on abandonne pour ne pa trop fatiguer le vaisseau , tout cela n'est point riant quan* on ne voit pas Dieu dans l'orage. »

Aussi bien c'était Dieu dont l'image planait au-dessu de tous ces spectacles grandioses ou sinistres, dans la reli gieuse pensée de M">^ Duchesne. Son seul sujet de plaint est d'avoir été privée de la messe et de la communion

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