‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 101 sur 270 · SES ADIEUX A SA FAMILLE · texte numérisé non relu

SES ADIEUX A SA FAMILLE

personne. Je viens aussi l'en faire part. Depuis longtemps, ma très-chère amie, un attrait bien prononcé et bien fort m'attirait vers l'instruction des infidèles, Je songeais mème autrefois à aller en Chine; mais cela est impraticable. Dieu a eu égard à mes vœux, et m'a fait trouver plus près, et à moins de frais, le bonheur que j'attendais. J'ai vu à Paris l'évêque de la Louisiane, et c'est dans son diocèse que j'irai travailler à l'instruction des sauvages, et former, avec des compagnes, une maison de notre Société. Le départ était fixé au prochain mois de mai; mais celui de différents missionnaires, la commodité d'un vaisseau connu et d’un bon capitaine, nous ont déterminées à partir ce mois-ci. Je quitte Paris dimanche... Crois, ma bien-aimée sœur, que je te serai toujours unie. Toi, tes filles, ton mari, ton fils, seront l'objet continuel de mes vœux. Dis à Amélie de se rappeler sa première ferveur et de ne pas oublier l'unique nécessaire. Adieu, ma tendre sœur; fais dire une messe pour moi à Saint-Régis!, »

La même amitié tendre et forte lui dicta cette lettre à M'° Jouve : « Ma bien chère sœur, je quitte Paris, peut-être même dans la huitaine. Bordeaux sera ma première station, et si Dieu n’y met point d’obstacle, la Louisiane la dernière, J’ai eu occasion de connaître ici M# Dubourg, qui en est évêque. Depuis longtemps je le désirais, pour m'ouvrir à lui de mes désirs d’instruire les infidèles, désirs longtemps combattus par mes supérieurs et confesseurs. Enfin la Providence a tout ménagé pour leur accomplissement. Mf Dubourg m’a témoigné beaucoup de bonté, et nous

1 À Mme de Mauduit à Crest, Février 1818,

habiterons la même ville que lui... Je quitterai la France ce mois-ci; mais, en la quittant, j'emporterai mes affections, mes souvenirs pour mes bonnes sœurs et leurs enfants. Vous prierez pour moi, je prierai pour vous; et au moment où je quitle tout pour travailler au salut de quelques âmes, je forme les vœux les plus ardents pour que vous vous altachiez au seul nécessaire... Je suis et serai toujours toute à toi, dans le Cœur sacré de Jésus !. »

Les adieux adressés à Aloysia ont un autre caractère. C’est le même amour généreux, mais c’est un amour plus haut, c’est de l’amour dans le ciel. On sent que Me Duchesne s'adresse, à la fois, à une sœur en religion et à une nièce victime : « Je quitte Paris, ma bonne Aloysia, et bientôt la France. Nous nous reverrons, je l'espère, au moins dans le ciel, si, sur la terre, nous n'obtenons pas cette consolation. Offre tes souffrances pour nous, et nous prierons pour toi. J'apprends que tu es plus souffrante : que tes maux soient tes prières pour moi et pour nos abandonnés. J'offrirai pour toi les vœux éloquents des pauvres. Envie mon bonheur et goûte le tien. Dieu veut nous séparer, il nous réunira dans son Cœur. Adieu, chère et bonne sœur, adieu?! »

En apprenant le départ d’une expédition dont il ne lui élait pas donné de faire partie, Aloysia versa beaucoup de larmes, car, rapporte son biographe, « sa tante avait fait passer dans son âme les grands sentiments dont elle était pénétrée. » Pour la première fois la malade se décida à demander de guérir, afin de pouvoir s’em-

! Paris, der février 1818.

2 Vie manuscrite d'Aloysia, ch, xt, p, 83, (Manuscrit du Mans, 1826.

SES ADIEUX A ALOYSIA 479

barquer ; mais son mal avait fait des progrès irrémédiables. Cinq plaies profondes qui la tenaient presque de la tête aux pieds, la privaient de tout mouvement, et faisaient dès lors craindre pour son existence. Elle comprit qu'une part lui restait encore : la croix, et elle accepta de rester à ce poste d'honneur, selon que sa tante venait de le lui demander.

Elle fit davantage. Comme la résolution de M”° Duchesne courait risque d’être mal comprise par le plus grand nombre, Aloysia fit son affaire non-seulement de la défendre, mais de la glorifier : « Il est vrai, écrivaitelle à M"° Jouve sa mère, que c’est une séparation pour l'éternité. Ma tante fait ce sacrifice avec une grande générosité. Indépendamment de toutes les personnes qu'elle quitte, elle se dévoue par là à une vie toute de peines, de travaux et de pauvreté, sans compter le voyage, car il est périlleux... Ma chère maman, vous joindrez bien vos prières aux nôtres, pour lui obtenir une heureuse traversée. Elle part avec une grande joie, etc... » Les détails qu’elle donnait, dans la même lettre, sur les effroyables progrès de sa maladie, ses plaies, ses tumeurs, sa toux, ses insomnies el ses crachements de sang, faisaient voir combien était complète l’immolation qu’elle offrait au Seigneur, en même temps que ces lignes de M"° Duchesne attestaient avec quelle calme générosité la jeune malade entrait dans son rôle de victime : « Euphrosyne montre une vertu et une résignation parfaites. Dieu permet que tant de soins n'obtiennent pas le succès : il ne faut voir que sa volonté !, »

1 À Mue Jouve, Paris, {er février 1818,

Cependant plusieurs religieuses s’offraient à partager les travaux apostoliques de M"° Duchesne. Il y avait à Paris, depuis l'établissement du noviciat, une Genevoise, nommée Octavie Berthold, que nous avons vue entrer comme postulante à Grenoble, exactement le même jour qu’Aloysia Jouve. Née dans le calvinisme, élevée par un père qui avait été secrétaire de Voltaire, Octavie avait vécu loin de la vérité pendant plus de vingt ans. Mais, même au sein de l'erreur, il est des âmes que le Seigneur a marquées du sceau de sa dilection éternelle. Celle d'Octavie Berthold étant, par sa droiture, naturellement catholique, ses yeux s’ouvrirent à la foi; et dès qu'elle fut entrée dans la sphère d'attraction du Cœur de Jésus, elle s'y précipita avec un élan qui ne connut plus d'arrêt qu'il n’eût atteint le sommet de l’amour crucifié. Instruite, agréable, fort aimée des enfants de la maison de Paris, elle sacrifia tout dans le désir de s'attacher à la croix de son Époux, car ce qu'elle recherchait dans la vie de missionnaire c'était l’immolation. Dieu l’agréa pour celte part, et nous verrons jusqu’à quel degré d’héroïsme elle correspondit à cette grâce de choix.

La maison de Grenoble eut également l'honneur de donner à M"° Duchesne sa seconde compagne, dans la personne de M"° Eugénie Audé. Sortie des montagnes de Moutiers en Tarentaise, produite avecavantage dans la meilleure société du Piémont et de la Toscane, et même à la cour de l’empereur Napoléon, éprise alors du monde, de la toilette et d'elle-même, Eugénie Audé avait eu besoin d’un grand coup de la grâce pour se détacher du siècle et se donner au Seigneur, Jésus- Christ, un jour, s'élait fait voir à elle dans l’adorable

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