MESDAMES BERTHOLD ET AUDÉ
beauté de sa face meurtrie, ensanglantée, livide, et celte vue l'avait poussée d’abord au Sacré-Cœur, puis au travail de la rédemption des âmes. De Sainte- Marie-d’en-Haut, où elle avait pris le voile, la jeune fille était venue, elle aussi, au noviciat général de Paris, où elle avait assez connu M"° Barat pour s’attacher à elle avec une sorte de passion qui devait faire tour à tour la force, la consolation et la souffrance de sa vie. Elle venait d’être envoyée à la fondation de Quimper. On l'en rappela pour prononcer ses vœux, avant de lui permettre de se rendre aux missions qu'elle avait demandées. Pleine de délicatesse, de finesse, de dévouement et de savoir-faire, M"° Audé sera, dans l'œuvre de l'Amérique, la femme de l’éducation prospère, conquérante, et elle représentera dans l’apostolat l'élément de l’action, comme M"*° Berthold représentera celui de l’immolation.
Deux sœurs coadjutrices sollicitèrent la faveur d’aller servir Jésus-Christ dans les contrées lointaines. L'une, la sœur Catherine Lamarre, de l’ancienne maison de Cuignières, devait partir de Paris. L'autre, Marguerite Manteau, devait être prise sur la route, dans la maison de Poitiers où elle résidait.
« La veille du départ, écrit M"° Audé, ma mère Barat nous réunit. Elle nous fit sentir, d’une manière forte et touchante, combien notre vocation était grande et digne d'envie aux yeux de la foi: « Ne feriez-vous, dit-elle, qu'établir dans la Louisiane un seul Tabernacle, que faire prononcer à ces pauvres sauvages un seul acte d’amour,nedevriez-vous pas vous estimer trop heureuses? » Son âme avait passé dans l'expression de sa parole et de ses traits. « Venez, ajouta-t-elle, vous
qui me serez toujours chères dans le Cœur de Jésus, venez recevoir nos embrassements. » Nous fûmes à ses pieds. Ma mère Duchesne les baisa ; nous gardions le silence. Quel moment! on se sépara. Le soir, à la récréation, nos mères et nos sœurs nous regardaient avec un mélange d’attendrissement et de joie. Ma mère Barat ôla le cordon de sa croix, et elle me le donna ainsi que sa montre. Elle donna aussi différents objets à mes sœurs : elle aurait voulu se dépouiller pour nous. J'ai vu couler ses larmes; elles sont tombées sur mon cœur !, »
Mr Duchesne fut nommée supérieure de la colonie, avec des pouvoirs exceptionnels, pour le gouvernement des maisons d'Amérique.
Le lendemain, dimanche 8 février 1818, fête de saint Jean de Matha, le saint Sacrement ayant été exposé pendant toute la journée, M. l'abbé Perreau reçut les vœux de M"° Audé, qu’il prêcha sur ce texte : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui. M"° Audé reçut dans la même matinée la visite du P. Varin. Elle lui remit la croix et l’anneau de professe qu’elle venait de recevoir, voulant, lui dit-elle, les tenir des mains de ce vénérable père, comme du fondateur de la Société. « Que dirai-je de cette grâce de ma profession? “écrivait cette âme de feu à ses anciennes sœurs de Quimper. Cette faveur me confond et me fait une loi de ne pas mettre de réserve dans le sacrifice. Jésus, en me donnant la croix, n’a pas voulu qu'elle fût pour moi seulement extérieure, et de sa douce et forte main
! Lettre à une religieuse de Quimper.— Cfr. à la mère Thérèse, 29 février 1818. — Ztem, Mme Oclavie Berthold à la mère Thérèse,
SON DÉPART DE PARIS 183 il l’a fait entrer dans mon cœur. Il me l’a fait porter en m'éloignant de vous, mes bonnes mères el sœurs; mais en même temps, il me l’a fait aimer, en me donnant l'assurance qu’au pied de cette croix j'obltiendrai pour cette chère famille qui m'a adoptée lous les dons de son amour ‘. » Dans de telles dispositions, il n’y avait rien dont ne fût capable la petite colonie expéditionnaire du Sacré-Cœur.
« Quant à M"° Duchesne, rapporte le journal de la maison de Paris, elle aurait eu plutôt à modérer la joie qu’elle éprouvait de partir, pour se rendre enfin au but de tous ses vœux. » Elle reçut la visite de plusieurs membres de sa famille, qu’elle avait toujours si chrétiennement aimée. « M" de Rollin, Périer et Tesseire, écrit-elle, ainsi qu'Augustin et Camille, m'ont donné toutes sortes de témoignages d'affection. [ls m'ont procuré des lettres de recommandation pour les consuls de France, et pour l'ambassadeur auprès des États- Unis, dont nous allons dépendre ?. »
Le jour du départ, M"° Duchesne vit aussi les PP. Varin, Roger, Druilhet et quelques autres, qui tous lui prodiguèrent leurs encouragements. Après un repas pris à la hâte, on vint avertir que la voiture attendait. M"° Duchesne se leva la première, pour recevoir les embrassements de sa supérieure. Elle reçut aussi ceux de la communauté, encourageant tout le monde et pressant les adieux. Voyant Octavie Berthold qui pleurait en s'arrachant des bras de ses compagnes, elle lui prit la main, et lui fit franchir le seuil.
! Lellre à une religieuse de Quimper. Bordeaux, 29 février 1818, 2 À Mre de Mauduit, Bordeaux, 18 février 1818,
Quelques instants après, la diligence partait, emportant les sœurs vers Bordeaux, qui devait être le lieu de l'embarquement. La voiture disparue, la mère Bigeu entra dans le réfectoire, où elle était attendue pour le repas de midi, et elle ne put que dire à la communauté : « Mes sœurs, elles sont parties dans le Cœur de Jésus. »
Sur ces entrefaites, M"° Duchesne avait déposé entre les mains de M. l'abbé Perreau une pièce importante pour être remise par lui à la mère Barat. C'était le tableau d'ensemble de la conduite de Dieu sur elle depuis l'enfance, et la preuve authentique et indiscutable de sa vocation : « Je me suis décidée, ma mère, disait -elle,. à vous laisser cet écrit, car j'ai senti combien vous devez avoir d'appréhension de me confier l’œuvre importante que nous entreprenons à une si grande distance .de ceux qui nous ont communiqué son esprit, et de vous qui l'avez recueilli, pour le répandre sur vos filles. Mais si c'est Dieu qui s’est manifesté dans ma vocation, si c’est lui qui ouvre les moyens de l’accomplir, il y a lieu d'espérer qu'il soutiendra son œuvre par les moyens les plus faibles, et par les personnes les plus incapables de réussir. » Après avoir parcouru la suite des faveurs célestes citées dans cette histoire, elle terminait ainsi : « Permettez, ma bonne mère, que je vous demande de nouveau pardon de toutes les peines que je vous ai causées. Dieu me veut en voie d’expiation, en m’imposant la charge de supérieure que vous m'avez donnée. Mon plus grand bonheur sera de vous former de dignes filles ; sinon, j'aime mieux mourir. »
Cependant les quatre voyageuses s’éloignaient de