LE VOYAGE A BORDEAUX
Paris. La diligence de Bordeaux emportait, avec elles, un officier qui, pour se désennuyer, chantait des chansons bachiques, et un jeune ecclésiastique, non encore prêtre, M. Evremont - Hulissard, futur missionnaire et futur Jésuite, qui ripostait par des psaumes et des cantiques. Elles communièrent successivement à Orléans et à Tours. C’étaient, pour de telles âmes, les plus mémorables incidents de la route. Le mercredi, elles arrivèrent à Poiliers, aux Feuillants, où elles furent accueillies « avec cette tendre charité, dit M'° Audé, qui est dans le cœur de toutes nos mères el sœurs ! ». À Poitiers, la colonie s’adjoignit la sœur Marguerite Manteau, comme il était convenu. On communia encore une fois à Angoulême; et c’est ainsi que, fortifiées d'étapes en étapes par le divin Viatique, elles arrivèrent à Bordeaux.
On les y attendait. Une petite communauté enseignante dirigée par une dame Vincent, qui avait déjà, à une autre époque, reçu M"° Barat, leur fit un accueil fraternel et plein de charité. C'était dans cette maison que l’on devait demeurer, jusqu'à ce que le temps permit de prendre la mer.
Il y a, au lendemain de tout grand sacrifice, une heure redoutable, heure de transition, où déjà séparé de la carrière que l’on quitte, sans être encore entré dans celle que l’on embrasse, sentant douloureusement ce que l’on vient de perdre, sans que l’on puisse savoir ce que sera l’avénir, on se voit, pour ainsi dire, suspendu dans le vide. M"° Duchesne, écrivant à
1 Lettre de Mme Audé à Quimper. Bordeaux, 29 février 1818, — Jtem à Mie Thérèse, |
Mme Barat, raconte de quel poids ce sentiment l'accabla, en arrivant à Bordeaux : « Le bonheur qui m'environne chez M"° Vincent n’est ni vous ni mes sœurs; et quoique Dieu soutienne l’ardeur de mes désirs, cependant je me suis trouvée, en arrivant, dans un état d'angoisse, de dureté, de noirceur, qui fit qu’en entrant dans l’église de Saint-André, j'insistai sur ces paroles de l’apôtre saluant l'instrument du supplice : O bona crux, dit desiderata, et jam concupiscenti animo prœparata . Mes sœurs ont eu aussi leurs moments de faiblesse que j'entrevoyais et supportais au double ?. »
M"° Duchesne dit ailleurs : « Le jour du départ n'étant pas assuré et ne pouvant l’être à cause des vents, nous profitons de notre temps pour une retraite. » Et, dans la lettre précédente : « J'ai eu le bonheur de trouver le P. Barat, que je vois presque tous les jours, et qui nous confesse alternativement. Votre frère donne un bon coup pour jeter dans la perfection les âmes qui résistent * » De son côté, M"° Audé, parlant du P. Barat, écrivait : « Quand même, dans tout mon voyage, je n’aurais eu que cette grâce d'avoir vu un saint, pourrais-je regretter de l'avoir fait 4? »
Outre ces encouragements et ceux que lui envoyaient M" Barat et Bigeu, la mère Duchesne reçut de M. l'abbé Perreau des lignes qui l’assuraient que son entreprise n'avait pas aujourd’hui de patron plus convaincu et
1 « O bonne croix, si longtemps désirée, el qui enfin l’apprêtes à combler mes désirs ! »
2 À Mme Barat. Bordeaux, 18 février 1818.
3 A Mme Barat, Bordeaux, 18 février 1818, et à Mme de Mauduit,
même date.
4 Bordeaux, mars 1818.