SES ADIEUX A SAINTE-MARIE
mère qui parle à ses enfants, c'est la grande religieuse, c'est l'épouse de Jésus, c’est un cœur qui déborde en ardeurs impatientes de se sacrifier : « Il me tarde, lui écrit-elle, d'entrer dans le vaisseau qui me conduira au terme de mes désirs. Mais les liens qui m'at- . tachent aux objets chéris que je laisse en France et à la Société, se, resserreront encore quand j'aurai la douceur de contribuer à l’éltendre dans des terres nouvelles, el d'y voir fleurir la dévotion au sacré Cœur, » Comme la mère Thérèse lui avait fait savoir qu'elle enviait son sort, el qu’elle serait heureuse d'aller le partager, M Duchesne lui répond dans une autre lettre : « Quant à l'espoir de vous revoir, j'y compte peu. Vous faites le bien en France; et si Aloysia doit le faire ailleurs, il faudra bien vous séparer. Peut-être Dieu attend -il d'avance ce sacrifice, pour la retirer de sa langueur , l'employer à sa gloire et vous dédommager par d’autres conquêtes, car elle : été vraiment une des vôtres les plus marquées ‘. »
Malgré l’aggravation de l’état de sa nièce, M"° Duchesne voulait donc ne pas désespérer de faire une missionnaire de cette chère infirme. L'adieu qu'elle lui adressa, de ce port de Bordeaux, habite plus haut encore. C’est un acte d’abdication de tout désir personnel entre les mains de Dieu : « Ma chère sœur et amie, lui écrivit-elle, Dieu, qui voit l'étendue de Les désirs, trouve bon de les comprimer en ce moment, pour te purifier. Tu ne veux que sa volonté, elle se manifestera. S'il veut que lu vives en souffrant et dans l'humilité, qu'il soit béni! s’il te rend la santé pour travailler à sa gloire,
1 Bordeaux, 2 mars 1818,
qu'il soit toujours béni et aimé dans ses dispositions sur toi... Mais n'oublie pas ce mot de M. de Montfort à la première des filles de la Sagesse : « Depuis Abraham jusqu'à Jésus-Christ, depuis Jésus-Christ jusqu’à nous, quand Dieu a voulu élever une âme à une haute perfection, il l’a tirée de son pays, il l’a détachée de tout, même pour ce qui regarde les douceurs spirituelles venant d’une amitié sainte. Dieu seul est nécessaire à notre perfection et à notre bonheur. » Tu goûteras d'autant plus cette morale que tu seras attachée à ton Époux : il doit entraîner toutes tes affections. Adieu, je suis toute à toi. »
Enfin, près de s’embarquer, et déjà presque un pied sur le navire, M"° Duchesne lui jetait ces paroles suprèmes : « Je serais fâchée de quitter la France, ma chère Aloysia, sans t’écrire encore ces quelques lignes. Il m'est bien pénible de te laisser malade; mais il fallait ce nouvel aliment au sacrifice. Tu pourras aider davanage au succès de notre mission par tes souffrances que nous par nos paroles et nos travaux. Dieu a ses desseins. Il m'eût été trop doux de L’avoir près de moi; Dieu aime à séparer, jaloux de nous être toutes choses. Je pense quelquefois qu’il te tirera de cet état d'infirmilé, pour t’employer ensuite sans ménagement. Ne mets point de bornes à ton dévouement, même s’il fallait venir en Amérique sans espérance de nous revoir, mais avec celle d'être plus généreusement à Lui. Adieu, ma chère sœur, vois mon bonheur et permetstoi de l’envier, sans vouloir me le ravir. Nous attendons tous les jours le moment de partir. Adieu, encore une fois, dans le Cœur de Jésus !, »
1 Vie manuscrile dl'Aloysia, ch, x1, p. 84,