ARRIVÉE A LA NOUVELLE-ORLÉANS
religieuses qui toutes cinq renouvelèrent leurs vœux; puis il célébra la messe sur la Rébecca pour la dernière fois. La Nouvelle-Orléans n'était plus qu'à six lieues. On brûlait d'impatience de s’y rendre par terre. Le Cœur de Jésus-Christ pouvait-il refuser cette grâce suprême en un pareil jour ? | |
Cependant le soleil baissait, et déjà l’on se résignait à passer encore cette dernière nuit sur le navire, quand, à sept heures, deux voitures se montrèrent sur le bord du fleuve, réclamant M. l'abbé Martial et les religieuses qu'il amenait. Deux prêtres de la ville, informés de leur approche, venaient au-devant d'eux. Deux heures après, la colonie, laissant la Rébecca remonter lentement le Mississipi jusqu’à la hauteur de la ville, descendit à terre, où les attendaient les chevaux.
« Lorsque, dit M"° Audé, nous mîmes les pieds sur celte terre qui, dans les vues de la foi et dans les desseins de Dieu, est pour nousla terre promise, nos cœurs furent émus. Celui de notre mère Duchesne ne pouvait suffire aux sentiments de sa reconnaissance. Son premier mouvement fut, malgré l'humidité, de se mettre à genoux par terre, et de la baiser, les yeux baignés de larmes; c'étaient des larmes de joie. — « Personne ne « nous voit, nous dit-elle, baisez-la aussi. » Vous eussiez joui de la voir. Sur sa figure était un sentiment qui semblait réunir tous ceux que Jésus-Christ peut former dans un cœur plein de ses bienfaits et dévoré du désir de procurer sa gloire ‘. »
La description de la route a, sous la plume ardente de M"° Audé, le charme le plus vif : « À neuf heures du
1 Nouvelle-Orléans, 3 juin 1818.
soir, nous montâmes en voiture en bénissant le Cœur de Jésus de cette nouvelle faveur, et nous, nous lui dévouâmes de nouveau les nôtres. La nuit était superbe, le ciel pur et constellé. Nous côtoyions le fleuve, dont les eaux semblaient argentées par les étoiles qui sy réfléchissaient avec un calme parfait. De petits buissons fourmillant de mouches à feu qui jettent de la lumière comme nos vers luisants, formaient la plus belle illumination. De fort jolies habitations étaient dispersées çà et là; dans une d'elles nous prîmes du pain: il y avait soixante-dix jours que nous n’en avions pas mangé | Tout se réunissait pour élever nos âmes à Dieu. Ah! si elles pouvaient se fixer en lui par un désir effectif de procurer sa gloire, notre bonheur serait parfait. »
Le matin du 30 mai, M"° Duchesne et ses sœurs prirent domicile dans une maison d'Ursulines, où elles avaient été annoncées et adressées par M8 Dubourg. Tout ce
que la charité a de plus généreux et de plus délicat les ‘attendait dans cet asile. M"° Gensoul, en religion mère Saint-Michel, supérieure du couvent, était une Française, et c'était le Pape Pie VIT, prisonnier à Savone, qui avait décidé sa vocation pour l'Amérique. Son couvent, presque contemporain de la ville elle-même, avait été bâti par la France sous Louis XV. Les religieuses y avaient traversé de rudes années, au milieu des marécages et des terres inondées, qui formaient le delta du Mississipi. Mais maintenant elles prospéraient, et leur maison élevait presque toute la jeunesse de la basse Louisiane. C'étaient plus de trois cents personnes qui y recevaient le bienfait de l'instruction chrétienne. Il y avait là, en outre, de petites négresses dont la rencontre fit le bonheur de M"° Duchesne, Elle saluait
L'HOSPITALITÉ DES URSULINES 205 en ces enfants les prémices des pauvres qu'elle était venue évangéliser.
Cependant, non-seulement son cœur grandissait à la mesure du champ qu'il avait devant lui, mais il se portait au delà. Devançant par son zèle la marche progressive de la civilisation sur celte terre promise à de grandes destinées, dès le 4 juin M"° Duchesne faisait ainsi part au Père Varin de ses vastes aspirations : « Le médecin de la maison nous a représenté la Nouvelle-Orléans comme devant bientôt égaler Bordeaux, il voit la haute Louisiane convertie, en peu d'années, en une autre France pour le climat, la fertilité, le commerce et la civilisation. Tant de progrès en peu de temps ont fait courir mes pensées à la suite de mon cœur. Elles m'ont transportée jusque sur la côte du Nord-Ouest, puis au delà ae la mer du Sud, en Corée ou au Japon, pour y gagner le martyre. C’est ainsi, mon très-bon Père, que l’ambilion en ce monde n’4 jamais de terme. Mais je puis vous assurer que la mienne aura là sa fin, et qu'après le martyre, je ne voudrai plus rien. »
Cependant la Rébecca avait atteint le port de la Nouvelle-Orléans. Dès que les religieuses françaises reparurent à bord pour prendre leurs bagages, elles s’y virent l’objet d’une sorte d’ovation : « Le capitaine déclara qu’il n'avait jamais été plus content de ses passagers, rapporte M"° Duchesne. Pour ménager les expressions, je ne lui dis pas que je ne l’oublierais jamais, mais que je me souviendrais toujours de la Rébecca. À quoi il a paru sensible f, »
Quant à M. Martial, qui avait vu de près la générosité
1 Nouvelle-Orléans, 7 juin 1818, à Mme Barat,
des servantes de Dieu, il écrivait, ce même mois, à Mr Barat : « Monseigneur et vous avez voulu m’humilier pendant soixante-huit jours, en me chargeant de la conduite de personnes dont la vertu m'a souvent réduit au silence... Vous m'avez fourni du moins les moyens de me renouveler dans l'esprit intérieur par l'exemple journalier que j'en ai eu sous les yeux; car, il faut le dire, pas une seule de vos sœurs n’a été en défaut. Les passagers, l'équipage, tous ont été dans l'admiration ‘. »
La colonie était au port; et jusqu'ici la campagne qu'elle venait entreprendre paraissait s'ouvrir sous d'heureux auspices. Mais l'ennemi, « le fort armé», veillait sur sa maison; et, du premier coup, il faillit ruiner tout le travail par sa base, en s’attaquant à la vie de Me Duchesne.
Il y avait peu de jours que la supérieure était à la Nouvelle-Orléans, quand elle se vit couverte, sur tout le corps, d’enflures et de taches livides dont elle ne connaissait ni le nom ni le caractère. Elle connut bientôt la gravité de son état; et elle l’envisagea sans trouble comme sans crainte. Il faut l'entendre raconter elle-même les sentiments qui l'émurent alors: « Le médecin du couvent me déclara d’un air sinistre que j'avais le scorbut, me faisant des questions qui annonçaient son étonnement de ce que le médecin qui inspecte le vaisseau à son entrée dans le fleuve ne m'’eût pas observée. À cette nouvelle, Octavie vint me dire tout haut, au réfectoire de ces dames : « Ma bonne mère, je vous en prie, ne vous inquiétez pas! » J'étais loin d’être
1 Nouvelle-Orléans, 23 juin 1848, autogr.