PAUVRETÉ DE SAINT-LOUIS
en bois, trouée de toutes parts. Le 25 août, surlendemain de l’arrivée de la petite colonie du Sacré-Cœur, on y célébra la fète patronale. M"° Duchesne, habituée à la dignité des offices pontificaux dans les églises de France, ne fut pas peu surprise de voir un si grand évêque se tenir debout sous les orgues, comme un simple chantre, pour y soutenir le chant pendant une heure entière. « Nous voici bien au centre de:la pauvreté, écrivait-elle de là quatre jours après; il y a grande apparence que nous sèmerons dans les larmes; heureuses de notre sort, s’il procure à d’autres de moissonner dans la joie , et de voir les enfants de nos prières les environner avec empressement !. »
Ce que M"° Duchesne trouvait en Amérique, c'était donc l'Église des temps primitifs avec sa pauvreté; mais c'était aussi cette primitive Église avec ses héroïsmes ; et le spectacle des vertus qu'elle avait sous les yeux devenait pour elle la plus puissante des excitalions. « Je bénis Dieu, écrivait-elle à la mère Thérèse, de m'avoir caché les obstacles que nous avons trouvés; ou plutôt je le bénis de les avoir entrevus et d’avoir voulu les surmonter... Savez-vous ce qui m’excite? C’est l'exemple des saints pasteurs de ce pays, que le zèle transporte : d’un M® Cheverus, évèque de Boston; d’un Ms Flaget, évêque de Bardstown, couchant dans une houle de sauvage , si percée que les cochons y entrent par les trous. Il dessert plusieurs paroisses, donne jusqu'à sa dernière chemise, et est si pauvre qu'il n’a pas deux sous pour payer le passage de la rivière. Il change la face du Kentucky, où l’on ne connaissait au-
1 Saint-Louis, 29 et 31 août. À Me Barat et à la mère Thérèse,
cune religion il y a dix ans. Enfin, par-dessus tout, c'est l'exemple de Monseigneur, se faisant tout à tous, souffrant avec magnanimilé, travaillant sans relâche, sans autres ressources que celles qu’il a tirées de France. Les peines ne lui manquent pas. Mais qu'il est grand dans ses peines !! »
Il était grand, en effet, cet évêque qui, au sein du plus complet dénûment personnel, trouvait moyen de bâlir cathédrale, églises, colléges , etc., et d'entretenir chaque jour à ses propres frais plus de cinquante personnes, prêtres, clercs, séminaristes, pour le service de l'Église. Aussi magnanime de cœur qu'il était faible de corps, lui aussi avait connu la persécution révolutionnaire qui l'avait contraint de s’expatrier, Né dans l'île Saint-Domingue de colons français, attiré de bonne heure vers le sacerdoce, amené en France pour y faire ses études ecclésiastiques, ordonné prêtre à Paris et entré dans la vénérable compagnie de Saint-Sulpice, il venait d’être mis, jeune encore, par M. Émery, à la tète de l’école préparatoire d’Issy, lorsque la veille du fatal 2 septembre 93, cette maison ayant été envahie et fouillée par les brigands marseillais et les fédérés du 10 août, il ne dut qu'à la faveur d’une absence fortuite, d'échapper au sabre des septembriseurs. Réfugié en Espagne , où il séjourna deux ans, il était ensuite parti de là pour l'Amérique, où une colonie de prêtres de sa compagnie s'était fixée à Baltimore, dès 1791. Ms Dubourg résidait au séminaire de cette ville, lorsqu’il fut demandé par Mf' Carroll pour diriger le récent collége de Georgetown, près de Washington. C'est à
1 Saint-Louis, 2 septembre 1818. À la mère Thérèse,