L'ÉMIGRATION DANS LE MISSOURI
chose de semblable à ce que vit le genrehumain, quand, après le déluge et la confusion des langues, les tribus de toute la terre prirent possession d’un monde vierge ou renouvelé. :
Mais ce qui dans ce mouvement préoccupait avant tout l'esprit de M"° Duchesne, c’élait l'avancement des affaires de Dieu. Elle bénissait la pensée qu'avait eue le Père Jésuite supérieur de Georgetown, d'acquérir des terres dans le haut Missouri, pour y faire fleurir le saint Évangile. Elle voyait s'élever près de là Franklin, où elle se figurait que les mêmes Pères fonderaient prochainement un collége : « De là, écrit-elle, ils s’étendront, par petites habitations, à deux cents lieues plus loin, jusque dans les terres où la foi n’a pas été connue... Les Lazaristes ont commencé leur séminaire aux Barreins ou Bois-brûlé, la chrétienté la plus fervente du pays. Les ecclésiastiques de M. Liautard, commencent leur collége à Saint-Louis. On continue à croire que ces pays sont appelés à devenir considérables, et que le Missouri va former, cet hiver, un nouvel État dont le chef-lieu sera Saint-Louis. Il s'établira un grand commerce sur le fleuve avec les Sioux et les autres tribus sauvages !. » Mais derrière ce commerce , il en était un autre qui seul préoccupait le zèle de M"° Duchesne : c'était l’acquisition, pour ces populations, de la perle précieuse du royaume de Dieu, pour laquelle il faut tout vendre, car c'est le bien infini, et quiconque le possède n’a plus besoin de rien.
Mais il fallait l’acheter au prix de luttes pénibles contre les vices de ce peuple singulièrement mêlé. Une
1 Saint-Charles, 20 novembre 1818.
immoralité effroyable, dégradante, avait été le fruit de cette vie indépendante et nomade du colon, vivant isolément, sans foyer, sans autel, avec le seul souci de s'enrichir et de jouir. « Il y a quelques années, écrit M'"° Duchesne, on aurait pu voir ici les bacchanales des païens; des filles à demi nues, une bouteille de wiskey d’une main, tenant un homme de l’autre, dansant, sans travailler, tous les jours de l’année! Maintenant il y a plus de dehors honnêtes, mais une immoralité égale à celle des sauvages !. » La régénération, pour être profonde et durable, devait commencer par l'éducation. C'était au Cœur de Jésus de ramener la vie dans ce corps menacé de décomposition. Voilà pourquoi les Jésuites établissaient leurs colléges partout où ils pouvaient, voilà pourquoi aussi le Sacré-Cœur de Saint-Charles s'empressa, dès le mois d'octobre, d'ouvrir un pensionnat, avec une école gratuite pour les enfants pauvres.
Celles-ci y vinrent en bon nombre. Mais quelles ignorances et quelles habitudes elles y apportèrent! Il faut le demander à M"° Duchesne : « Elles ne savent, écritelle, ni ce que c’est que l'enfer, ni même ce qu'est la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Lorsqu'on leur raconte sa naissance, sa mort, vous les voyez toutes la bouche ouverte. Je suis obligée de leur dire à tout moment : « Mais c’est très-vrai, au moins! » A part deux, ces enfants en sont aux lettres... Avec l'ignorance, il faut vaincre le luxe. Nous avons des pensionnaires qui ont plus de robes que de chemises, et surtout que de mouchoirs. IL leur faut des robes bro-
1 Saint-Charles, 8 octobre 1818.