‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 130 sur 270 · L'ÉCOLE DE SAINT-CHARLES · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DE SAINT-CHARLES

dées, de levantine de couleur, avec des garnitures et manches de tulle et de blonde‘. »

L'ardente amie des pauvres et des délaissés eût volontiers admis dans sa pelite école les enfants des négresses et des mulâtresses. M. l'abbé Perreau, consulté par elle, déconseilla ce mélange. C'eût été s’anéantir que d’agir d'autre sorte. Mais, par un autre côté, il respectait aussi, il partageait les vues charitables, généreuses de M"° Duchesne sur cette race dédaignée, en faveur de laquelle il élevait à son tour cette protestation : « En principe, répondait-il à la supérieure, vous ne pouvez admettre l'exclusion des négresses et des femmes de couleur, ni pour l'instruction et le pensionnat, ni même pour l'état religieux. Je crois que vous devez tellement tenir à cela que si vous aviez une existence indépendante, je préfèrerais que votre zèle commençât à s'exercer sur les infortunées , que leur abjection rend plus précieuses au Cœur de Jésus-Christ. Ainsi, ma chère fille, que le premier mouvement de votre cœur vous porte toujours de leur côté, parce que vous serez plus sûre d’y trouver votre divin Époux, qui se plaît dans l’humiliation ?. »

Enfin les sauvages étaient un autre attrait, l'attrait foncier et persistant de M"° Duchesne. Quand elle les voyait passer sur les rives du fleuve par familles errantes, les hommes portant leurs armes, les femmes leurs enfants, vêtus de quelques haillons, défigurés par le tatouage, le visage, les oreiiles, le nez ornés de pendants de plomb et de fer-blanc, la tête coiffée de plumes,

1 Saint-Charles, 8 octobre 1818.

2 Paris, 29 août 1818. Rec. in-f; Leltres intér., p. 17, lettre 13e,

portant sur leurs traits, parfois singulièrement nobles, l'expression mélancolique et le deuil anticipé d'une race près de s’éteindre, elle sentait redoubler son zèle pour leurs âmes. Elle ne dissimulait pas leurs vices néanmoins, et elle écrivait: « Nous nous faisions jadis la douce idée d'instruire des sauvagesses dociles et innocentes, mais la paresse et l’ivrognerie atteignent les femmes comme les hommes. Nous n'avons pas encore de ces enfants à l’école, nous n'avons que des mélisses nées de sauvagesses et de blancs, qui réunissent la misère morale des deux espèces. » Mais, loin de se décourager, M"° Duchesne ajoute : « Je n'en suis pas moins persuadée que Dieu a eu ses desseins, en nous amenant ici ‘. » Et ces desseins, selon elle, c'était l’apostolat des sauvages du Nord.

Le premier mouvement de M"° Duchesne, en présence de ces chères âmes, fut de leur présenter le Cœur sacré de Jésus. « Déjà, écrivait- elle dès le mois de novembre, déjà le sacré Cœur brille dans plusieurs églises, car j'ai ressuscité, pour le représenter, mes anciens talents en peinture et en fleurs. » Et dans une autre lettre : «Nous avons eu le bonheur de le faire honorer en plaçant son image dans les églises qui nous environnent. Dans plusieurs sanctuaires, elles sont substituées à celles que l'ignorance y avait mises, comme au Portage-des-Sioux, où Vénus et Bacchus décoraient les murs. » — Ce Cœur de Jésus était aussi le sujet des chants de la petite école : « A Saint-Charles, dit M" Duchesne, personné ne savait répondre Amen à l'église, maintenant nos externes chantent à la béné-

1 Nov. 1818; 16 déc. 1818.

CULTE DU CŒUR DE JÉSUS 247 diction, et ont déjà appris des cantiques au sacré Cœur. Elles sont pleines d’émulation et de facilité. M. Richard, notre curé et notre aumônier, était ravi le jour de la Toussaint, qui a terminé pour elles une retraite de trois jours !. »

M. l'abbé Richard, —qu'il ne faut pas confondre avec l'illustre M. Gabriel Richard, l’apôtre du Michigan, — était, comme ce dernier, un véritable prêtre selon le cœur de Dieu. Son grand corps amaigri, sa physionomie méditative et austère lui donnaient un aspect anachorétique plus propre à inspirer le respect que l'attrait. Ce n’en était pas moins un homme excellent, du plus noble caractère, qui cachait, sous l’extrème réserve de sa parole et de ses manières, le cœur le plus dévoué : « Il ne m'a pas flattée, je lui ai cette obligation, » disait M"° Duchesne. Toutefois l’homme n'était rien pour cette âme toute à Dieu; et elle avouait que « son cœur n'avait d'élan que vers ceux de Jésus, de Marie et de saint François Régis ?. »

La même flamme était au cœur des collaboratrices de M"° Duchesne : « Ah ! témoignait celle-ci, il faudrait être des saintes pour travailler ces cœurs si peu préparés encore. Il m'est d'autant plus douloureux de ne l'être pas! Quant à Octavie et à Eurénie, elles marchent à grands pas vers la perfection, et le peu de bien qui se fait ici se fait par elles... Eugénie plaît à tout le monde; et quand nous paraissons toutes trois, les yeux sont sur elle, surtout quand elle parle *. » De son côté, M"° Audé, loin de se prévaloir de ces avantages, protestait à M"° Barat

! Saint--Charles, novembre 1818, 2 Saint-Charles, 17 septembre 1819.

3 Saint-Charles, 8 octobre,

qu’elle n'était et ne voulait être que la plus petite enfant et de la fondation et de la Société : « Semblable à un enfant qui n’a de force que lorsqu'il se sent appuyé sur sa mère, lui écrivait-elle, je n’en ai qu’en me rappelant le bonheur que j'ai de vous être unie par le titre toujours plus cher de votre petite fille. C'est sur ce titre que repose toute la joie de mon âme. C’est dans la Société que j'ai trouvé la vie : en m'en éloignant je la perdrais !. »

Entre les éléments qui conslituent et assurent une fondation religieuse, nous venons de dire le premier : l'élément spirituel. C’est bien le principal. Mais il en est un autre : l'élément matériel; et, si secondaire qu'il soit, il faut en tenir compte dans les choses de ce monde. Or, cet élément ici faisait entièrement défaut. Comme M"° Duchesne l'avait prévu tout d’abord, Saint- Charles était un tombeau, et il n’y avait pas deux mois qu'elle y élait entrée, que s'ouvrit contre la faim, la misère, le climat, une lutte désespérée, dont l'issue ne pouvait manquer d’être fatale.

D'abord on eut bientôt acquis la certitude qu'il fallait renoncer à vivre des ressources d’un pensionnat payant : les élèves ne venaient pas. Tandis que l’école gratuite se remplissait d'enfants, de l’autre côté, au contraire, les deux demoiselles Pratt, Émilie et Thérèse, et Pélagie Chouteau, toutes trois amenées de Saint-Louis, faisaient toute la fortune de l'établissement. Un tel état était la ruine à très-bref délai. M"° Duchesne et ses filles l’envisagèrent sans faiblesse, et, résolues de tout souffrir plutôt que de déserter, elles cherchèrent dans

1 Saint-Charles, fin 1818, aulogr.

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