PAUVRETÉ DE SAINT-CHARLES
leur travail, leur patience et des privations inouïes, le moyen de prolonger du moins leur existence, si c'est une existence que la vie misérable que nous allons décrire.
Le petit domaine de Saint-Charles consistait en deux arpents, gratuitement décorés du nom de jardin et de verger, .et tellement en halliers qu’on n'y pouvait passer. « On ne peut avoir d'ouvriers pour le cultiver, même à dix francs par jour, écrivait M"° Duchesne. Ellemême se mit à l’œuvre avec ses religieuses. Dès le 8 octobre, elle dit dans une de ses lettres: « Nous faisons ici des métiers nouveaux : nous bêchons le jardin, nous menons boire les vaches, nous portons le fumier, nous neltoyons l’étable, la seule du pays, car ici les animaux courent à l’aventure. Cela me convient, à moi. Pour mon-bien et pour celui des autres, je me verrais avec plaisir aux derniers emplois de la maison !. » — « J'étais d'un naturel de servante, dit-elle ailleurs; il faut bien autre chose pour conduire les âmes! Mais Dieu fait tout par lui-même *?. »
L'évêque soutenait de son mieux les courageuses filles, mais plus par son exemple que par ses subsides, car lui-même était pauvre : « Mes filles, leur disait-il, vous ne serez jamais aussi mal que j'ai été. » Il fallait se contenter de cet encouragement.
Ce n’était que le commencement. Trois mois à peine après l’arrivée à Saint-Charles on se trouva dans un dénûüment effroyable, dont on peut prendre l’idée par cette note du journal de M"° Duchesne : « Une disette
1 Saint-Charles, 8 octobre 1818.
2 Ibid., au P. Barat, Ed
générale nous prive de pain, même de pain de maïs : après quinze jours on en a! L'eau est encore plus difficile à se procurer, n'ayant point de puits; et une source, remuée par les pieds des animaux ou gelée, aide peu. Enfin un homme complaisant, moyennant une barrique mise sur une charrelte, nous apporte du Missouri de l'eau qu'il faut clarifier ‘. »
L'hiver vint aggraver celte situation. Rien n’esl plus inégal que la température d’un pays où l’on passe presque subitement de l’ardeur des tropiques aux frimas de la Norwége. Quinze jours après la date de la note qu’on vient de lire, au milieu de décembre, M" Duchesne écrivait que tout le fleuve était, gelé : « Il fait si froid que l’eau gèle à côlé du feu, de même que le linge qu'on met auprès pour sécher. Nous avons eu le bonheur de manquer de pain et d’eau. Je m'étais attendue à la première privation; mais je ne m'imaginais pas qu’au bord du Missouri nous pussions, en voyant couler ses eau: abondantes, en manquer nous-mêmes. Marguerite est revenue aujourd’hui, rapportant des deux sources voisines un seau à moitié plein, et de la glace de l’autre. Ni portes ni fenêtres ne ferment; nous avons du bois trop gros, et personne pour le refendre ; personne ici ne travaille que pour le besoin du moment; on a trop d'orgueil pour paraître mercenaire ?. »
Progressivement on en vint bientôt à manquer de tout. Boque par les glaces du fleuve, et forcé de renoncer à se procurer des vivres par la voie du steam-
1 Mme Duchesne, Journal de Saint-Charles, autogr., p. 16. ? Saint-Charles, 16 décembre 1818.
L'HIVER A SAINT-CHARLES 251 boat, qui ne naviguait plus, on en était réduit à une maigre provision de maïs, de pommes de terre et de poissons salés. Point d'œufs, point de beurre, point d'huile, sauf de l'huile d'ours, « laquelle est détestable, » nous apprend M°° Duchesne. Bientôt toutes les denrées s'élevèrent à un prix tel, qu’il devint inabordable à la bourse des sœurs. D'ailleurs on ne voyait plus d'argent dans le pays. Pendant quelque temps, on y suppléa avec perte, au moyen de billets émis par des banques du Sud. Presque toutes ces banques croulèrent, et le crédit fut complétement abîmé dans ce gouffre. Ce fut l'heure du brigandage, du vol, de la dévastation. On n’entendait parler que d'empoisonnements, de meurtres et d’incendies. Parfois, la nuit, M"° Duchesne et ses sœurs élaient réveillées en sursaut par un mugissement semblable à celui d’une violente tempête, et leurs yeux en s'ouvrant étaient éblouis par une clarté rougeâtre qui embrassait l'horizon d’une vaste ceinture. C'était l’embrasement des herbes dela savane, qui roulait ses ondes de feu jusqu'aux portes de Saint-Charles; et si l’on n’eût eu soin, jour et nuit, de défendre les fragiles maisons contre les mèches enflammées que le vent apportait, le village, tout en bois, eût été réduit en cendres dans l’espace de quelques heures. Ainsi toutes les horreurs d'une ville assiégée, affamée et livrée à l'ennemi, devaient se réunir, au début de cette campagne, pour amener l’entreprise à une ruine certaine.
Me Duchesne, la première, se vit sur le point de succomber. Habituée à se priver de tout pour ses quelques pensionnaires et pour ses religieuses, souffrant dès lors au double, elle sentait dans son être une débilitation qu'elle prit un moment pour une réponse
de mort, Quand on sait l'énergie de cette nature virile, on comprend la sinistre signification des paroles suivantes : « J'ai de la consolation, écrivait ce grand cœur , à me sentir décroître pour le corps et pour l'âme : cela rapetisse devant Dieu et présage la fin. »
Aucun découragement n’entrait dans ces paroles. La confiance, l’action de grâces, l’allégresse, la force, planent constamment au-dessus de tous ces sacrifices, et dictent à M" Duchesne des phrases telles que celles-ci : « Nous sommes cependant contentes dans cette disette. — 11 y a de la consolation dans ce dénûment et cette dépendance journalière d’un secours visible de la Providence... Notre état actuel est tel que nous avons pu le désirer, c’est-à-dire couvert d'épines et de difficultés, mais adouci par l’onction de la grâce, et allégé par la bonne Providence, dont la main se fait sentir à tout moment. — Je ne doute pas de la Providence et de ses volontés pour la propagation de son œuvre dans ces pays !. » De pareilles protestations, au sein d’une situation si triste et si sombre, sont des étoiles dans la nuit.
Le printemps, en ranimant la santé délabrée de Me Duchesne, vint redoubler encore cette confiance en Dieu. Elle écrivait alors : « J'ai cru avoir perdu ma santé ici; mais elle s’est renouvelée, et je ne souffre de rien. J’aurais cependant bien besoin d’expier ! mais les consolations l’emportent sur les peines... Aussi ma prière n'est-elle qu'une effusion d’action de grâces pour la connaissance de celte tant désirée volonté de Dieu, laquelle paraîtra encore mieux dans la suite,
1 Saint-Charles, novembre 1818 et 5 janvier 1819,
SA CONFIANCE INVINCIBLE 253 lorsque le Sacré-Cœur et ses filles étendront le règne de Jésus-Christ dans ces nouvelles terres !, »
Survint une nouvelle épreuve, mais celle-ci tellement marquée du signe manifeste de l'assistance divine, que la foi y consola la souffrance de l'amour. Le jour du jeudi saint 1819, le saint Sacrement reposant sur l'autel de la petite chapelle, posé sur la patène, le feu prit aux draperies, et se communiqua avec lant de promptitude, que tout l’intérieur de ce sanctuaire fut brûlé ; et la maison entière l’eût été de même inévitablement, si une pluie tombée providentiellement n'eût fourni assez d’eau pour empêcher les flammes de gagner le plancher. M"° Duchesne raconte dans une lettre saisissante qu'elle croyait les saintes espèces entièrement consumées et qu’elle s’en désolait, lorsque, s’approchant de l'autel incendié, elle aperçut au centre comme un petil carré noir. « Je le soulevai, dit-elle; dans ce carré calciné je reconnus la pale qui recouvrait la patène. Le calice ayant été renversé par l'incendie, Notre-Seigneur était tombé de dessus en cet endroit sans quitter la patène, et l’hostie était blanche sous celte pale en charbon. Je pris la patène avec Notre - Seigneur, et le mis dans le tabernacle. Nous passâmes la nuit en adoration, admirant la bonté de Dieu, qui nous avait laissé ? > plus précieux : le tabernacle avec le saint S'.rement, la sainte Vierge, les reliques et le tableau du sacré Cœur *. » Il leur semblait que Jésus avait voulu leur faire comprendre, par cette préservalion, que tout pouvait périr, mais que lui seul leur resterait dans la ruine de tout,
1 Saint-Charles, 15 mars 1819, ? Saint-Charles, 20 avril 1819. — Jtem, 25 avril, à Me Bigeu.
Le même courage, au sein des mêmes difficultés, présidait à l’œuvre de l'éducation dans la petite école. Il n’était pas facile à ces pauvres étrangères de labourer ce champ des âmes resté longtemps inculte, desséché par l'orgueil, brûlé par les passions. L'ignorance de ces enfants n'avait d’égale que leur orgueilleuse arrogance. Que si, pour les exciter à secouer leur paresse, on leur citait l'exemple des écolières de France : « Mais nous ne sommes pas des Françaises! » répliquaient-elles avec dédain. Et si l’une d’elles semblait se soumettre docilement : « Tu obéis comme une négresse, » lui jelaient avec mépris ses vaniteuses compagnes. M"° Duchesne accusait également l'incurable mollesse de ces enfants élevées, adulées, corrompues par les négresses, et témoins des désordres que l'esclavage introduisait au foyer de leurs pères. Le luxe, la danse, la toilette, l'indécence de la mise, l’'empoisonnement des lectures malsaines, lui arrachent des cris de douleur dans ses lettres. Mais c’est une douleur forte, et elle s’empresse d’ajouter : « Si durant quelques instants nous sentons les épines, notre courage ne peut s’abattre. » Sur quoi elle-même s’anime à se confier en Dieu.
La première communion est une époque de grâce : c'est le temps de la moisson pour le Sacré-Cœur. Elle donna à Saint-Charles une première gerbe d'’épis, et on voit M" Duchesne s’empresser d’en faire hommage à la Reine du ciel et au Dieu des prémices, dans les lignes suivantes : « M"° Eugénie Audé est vénérée dans sa classe. La première communion s'étant faite à la paroisse, le jour de l’Assomption, elle y a suivi ses enfants ; en quoi j'ai cru, ma mère, entrer dans vos