INSTALLATION A FLEURISSANT
mes gants, ils étaient gelés sur ma main; et mes doigts étant incapables de rien tenir, il fallut qu'Eugénie vint m'aider à ramasser sac et poches, que je dus porter sur le bras. »
On arriva tard, s'étant trompé de route. C'était la veille de Noël. « L'endroit destiné à tenir lieu de chapelle fut aussitôt débarrassé du bois qu'il contenait ; des draps remplacèrent la clôture du fond ; on s’occupa à dresser un autel à la hâte, et le reste de la soirée fut employé à le garnir et à se confesser. À minuit, M. Delacroix y célébra la messe ; toute la maison y assista ; les ouvriers employés à la construction y vinrent aussi et y communièrent, étant tous pieux !. »
La construction de la maison du Sacré-Cœur fut la dernière œuvre du vénérable trappiste Marie-Joseph Dunand. Autrefois compagnon de l’abbé de Lestrange dans l’émigration, envoyé par lui dans le Kentucky et l'Illinois, il avait commencé à y élever deux maisons que le feu, les maladies et diverses calamités avaient anéanties. Enfin, après avoir parcouru les déserts, bravé les immenses incendies des savanes, échappé à la poursuite des jaguars et des serpents, il faisait maintenant la guerre, avec non moins de vigueur, à des vices plus indomptés que les bêtes. Sa paroisse l’adorait. Mais, épris du souvenir de sa première solitude, le Père Prieur aspirait à aller reprendre sa chère clôture de la Trappe; et, en effet, nous le voyons se rembarquer pour la France au mois de mai suivant.
On put bientôt comprendre à quelle fin providen-
1 Lettre du 4er mars 1820 aux élèves de Sainte-Marie, feuille 2e, p. 5 et 6.— Item, Journal, p. 13.
tielle le Seigneur avait placé dans cette campagne retirée la petite colonie de M"° Duchesne.
En premier lieu, Fleurissant se trouvait être, par suite du voisinage de la ferme de l’évêque, le quartier général des missions de la Louisiane et du Missouri. Là, en effel, venaient se reposer de leurs fatigues et prendre le mot d'ordre pour de nouveaux combats les prêtres dispersés de l'immense diocèse. M" Duchesne comprit que ia mission du Sacré-Cœur était de les recevoir et de les assister, et quel empressement généreux elle y mettait! Un jour, par exemple, M5 Dubourg, ayant dîné à la maison avec quelques-uns de ses prêtres, ne fut pas peu surpris de trouver, en sortant, le pauvre repas des religieuses installé sur un banc, faute de l'unique table qu’on venait de lui prêter : « Sans doute, écrivaitla charitable supérieure à la mère générale, cela cause des dépenses d'argent, de temps et surtout de régularité. Je ne m'en suis consolée que parce que ces pauvres prêtres, ruinés de travail, trouvent un peu de bon air et de repos à Fleurissant, où ils ne peuvent être traités que chez nous. C’est d’ailleurs une partie de ma vocalion, ainsi que je vous le disais avant mon départ de France : « Quand je ne servirais qu’à faire la cuisine aux prêtres, je serais contente !. »
On le comprend, ce n’était qu’en se privant de tout que la communauté pouvait donner un peu. La même lettre disait : « Je me suis trouvée, ce mois-ci, avec six sous et demi en bourse, outre les dettes. » Et ailleurs : « La pauvreté ne nous coûte point, quand elle ne fait que retrancher pour nous. Une pauvreté abjecte, dé-
1 Fleurissant, 29 août 1820,