‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 152 sur 270 · DÉPART POUR LE GRAND-COTEAU · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LE GRAND-COTEAU

de son côté, se dépouilla généreusement de tout ce qu’il avait à sa disposition : « Il nous aurait donné toute sa maison, » rapportent les lettres de M"° Duchesne. On eut bien garde d'oublier de mettre dans la petite valise les Constitutions de la Société : c'était le plus riche trésor! Après de courtsapprêts, on s’embrassa, en cherchant de part et d'autre à retenir ou cacher ses larmes. « Personne n’a perdu plus que moi à ce départ, écrivait M"° Duchesne. M"° Eugénie était mon bras droit. Le désir pur d'étendre nos saintes règles et l’aimable dévotion du sacré Cœur a seul inspiré et soutenu son courage. » Cela se passait le 5 août, à sept heures du matin. À dix heures, M"° Audé et la sœur Layton prenaient place sur le Rapide, qui faisait la descente du Mississipi.

Le voyage jusqu’à Plaquemine fut assez monotone. Mais là commença une série d'aventures, dont la plume pittoresque de M"° Audé nous transmet le tableau. Le débarquement dans la boue à dix heures du soir, les incommodités d’une mauvaise auberge, le transport sur une charrette, une seconde navigation sur un bras d’eau conduisant aux Attacapas, un trajet à cheval plein d'émotions et de hasards pour l’inexpérience de deux cavalières absolument novices en équitation, l’hospitalité tout à fait primitive d’un bon vieux curé de soixante-dix ans, M. Isabey, ancien bénédictin, dont les naïves prévenances attestaient les habitudes simples autant que cordiales de l’homme du désert, semèrent la route d'incidents capables de déconcerter des femmes moins décidées à tout braver pour Dieu.

Le 25, on arriva enfin chez M"° Smith, qui reçut les religieuses dans sa propre demeure. Mais M"° Audé

avait hâte d'entrer dans l'habitation qu'on lui destinait, afin de s'y établir dans la vie régulière. Aussi, dès le 28, elle s’y transféra, quoique rien n'y fût prêt. On passa les premières nuits sur le plancher à terre, enveloppées dans un drap pour toute couverture. On pensait à la France, au sacré Cœur , au ciel, et on se résignait : « Priez pour moi, écrivait-elle à la mère générale, la pensée seule que vous priez peut me consoler et me fortifier. Le titre d’épouse du sacré Cœur et celui de votre fille sont mon seul bonheur. Ils sont tout moi; je ne suis rien sans eux. Plutôt tout souffrir que de les perdre jamais! Adieu, ma digne mère, bénissez votre enfant; dites qu'elle est à vous, et que vous êtes à elle, par le Cœur de Jésus et celui de Marie, et tous ses maux ne sont plus rien. »

L'établissement du Grand -Coteau est à dix milles sud-ouest des Opelousas, cent quarante milles ouest et trente milles nord de la Nouvelle-Orléans, dans la paroisse de Saint-Landry. Ce qu'on appelle le Grand- Coteau n'est qu’un plateau dominant les prairies et les marécages, qui de là se prolongent indéfiniment jusqu’au golfe du Mexique, alternant avec des forêts vierges où la hache du pionnier n'avait fait alors que de rares entailles. Des bras d’eau appelés Bayous, originairement produits par le Mississipi, ouvrent à travers les terres et les bois ou cyprières, des voies navigables qui, perdant de leur profondeur en s’éloignant du fleuve, se terminent en marécages qu’habitent le caïman et l’alligator, et où mille feux scintillent sur « la prairie tremblante ».

« Rien de plus majestueux, rapporte une religieuse, que l'aspect de cette mélancolique contrée. Ici d’im-

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