LA DONATRICE DU GRAND-COTEAU
conditions faites au Sacré-Cœur. M" Smith, en fondant et donnant cette maison, s’élait flattée de l'espoir d’y demeurer en qualité de simple séculière, mais entièrement mêlée à la communauté, partageant la vie des sœurs sans toutefois observer leurs règles, leur clôture, leurs obligations. Si tel avait été le contrat consenti par MF Dubourg, il ne pouvait pas l'être par le Sacré-Cœur, dont ce précédent allait entamer à la fois la régularité et l'indépendance. M Audé, sur le conseil de la mère Duchesne, estima que, plutôt que de souffrir cette brèche, mieux valait tout sacrifier, en remerciant humblement et en se retirant. Elle-mème a raconté le mémorable entretien qui décida du sort de l'établissement. « Ayant pris à part la pieuse donatrice : « Madame Smith, lui dis-je, vous savez que les parents de sept ou huit pensionnaires leur ont retenu des places dans notre maison, pour le 1‘ octobre? Je vous serai obligée de leur faire savoir que la rentrée des classes ne sera pas pour celte époque, et que même on ne saurait la déterminer. — Comment, dit M"° Smith, est-ce que vous ne voulez pas continuer votre œuvre ? » Je pris ses mains dans les miennes : « Ma bonne madame Smith, je sens que le sacrifice de vos projets vous coûte trop; mais j'ai le regret de vous dire qu'ils ne s'accordent pas avec nos saintes règles, dont l’exacle observance peut seule attirer les grâces de Dieu sur un établissement. » M"° Smith était fort agitée. « Eh bien! nous verrons, » dit-elle. Deux prêtres, que la donatrice amena dans l'après-midi pour défendre sa cause, ne furent pas heureux dans leur plaidoirie. Après des négociations qui traînèrent en longueur durant plusieurs mois, il fallut entrer en accommodement. Moyennant
certaines concessions raisonnables, M° Smith céda; « en sorte que nous voilà, grâce au Cœur de Jésus, tirées de ce mauvais pas, » mandait M"° Audét.
On se mit aux travaux d’appropriation; M"° Audé y porta une énergie virile que ne laissait pas soupçonner la délicatesse de cette fine nature. Les intentions charitables de la donatrice élant mal secordées, et souvent même entravées par ceux qui l’entouraient, la supérieure devait payer péniblement de sa personne, faisant tour à tour le métier de maçon, de peintre et de charpentier, non sans de grandes fatigues et parfois de graves périls. Une fois, entre autres, qu'elle était à badigeonner les murs extérieurs, ayant plongé la main dans une cavité, elle y sentit le mouvement d’un animal glacé. A peine avait-elle eu le temps de retirer le bras, qu'un énorme serpent s’en élança avec un sifflement aigu. Quand un nègre l’eut tué, on retrouva dans son ventre une couvée de jeunes poulets, dont la sœur Mary pleurait encore la disparition.
On ne pouvait pas s'attendre à ce que l'ennemi laissât s'élever cet ouvrage sans opposition, Il s’attaqua d’abord aux santés, qui tour à tour se trouvèrent minées par l’insalubrité de ce climat humide. Quand la sœur était malade, c'était la supérieure qui allait puiser de l’eau à un demi-mille de là, dans la forêt voisine. Ellemême ressentit bientôt la même funeste influence ; mais quoique ses pieds gonflés lui refusassent leur service, elle n’en continua pas moins à conduire les travaux, se traînant de chambre en chambre pour surveiller les ouvriers et les activer. Une fièvre pernicieuse fut la