‹ Histoire de Mme Duchesne [microforme]Chapitre 160 sur 270 · SON VOYAGE AU GRAND-COTEAU · texte numérisé non relu

SON VOYAGE AU GRAND-COTEAU

couvertes de feux et de piqûres. » Mais, résignées d'avance à tous les sacrifices, elles se plaignaient plutôt de « n'avoir que si peu de chose à offrir à Dieu ». Le soir, la récréation se prenait sur une galerie où l'on chantait des cantiques qu’accompagnait de sa voix remarquablement belle un prêtre missionnaire. C'était M. Dumoulin, qui descendit le fleuve jusqu'à Bâton- Rouge, où il allait remplir les fonctions de curé.

Le 29, on quitta le Mississipi, et c’est icique commence la partie tragique de la traversée de M"° Duchesne. Une station de sept jours dans la détestable auberge de Plaquemine, en attendant le radoubage du bateau à vapeur; les rançons exorbitantes perçues par l’aubergiste et les conducteurs sur les pauvres religieuses, ne furent que le prélude de ce qui les attendait sur les bras d’eau ou Bayous, dont le niveau abaissé se refusait presque partout à la navigation.

D'un premier Bayou on passa dans un second sans pouvoir prendre terre, car le sol d'où les eaux venaient de se retirer était si délayé, que les bœufs y demeuraient enfoncés jusqu'au poitrail. « Malgré la fatigue des rameurs, nous nous rembarquâmes, continue M'° Duchesne, et du second Bayou on entra dans un troisième, dont on se fera une idée, si on se rappelle ce que la Fable dit des fleuves du Tartare. Une eau noirâtre et fétide baignait à perte de vue des bois d’un aspect lugubre, dont le pied n’est guère qu’un mois ou deux hors de l’eau. On n’en voit que la tête, portant à son sommet un feuillage sombre, presque caché par de grandes plantes parasites, espèce de barbes grises couvertes de limon, qui pendent des rameaux. Plus nous avancions, plus les arbres se resserraient, sans que

nous vissions la terre, ni même l'apparence. Le jour déclinait; nous n'avions pour huit personnes qu’un petit morceau de pain. Dans mon inquiétude, je dis au conducteur : « Je crois que vous avez perdu la route, et qu'il serait prudent de retourner à un point où nous pourrions trouver une terre quelconque. » Il me répondit qu'il ne s'était pas égaré, que cela était impossible; mais son air embarrassé me confirma dans l’idée que nous étions, en effet, perdus dans un marais.

« Au même moment, nous entendimes des cris : — « Voilà, me dit-il, qu'on avertit de la rive où nous sommes attendus! » Je lui fis remarquer, qu’au con= traire, les cris venaient d’un côté tout à fait opposé. Aussitôt nous voyons s’avancer vers nous, à grande force de rames, un canot plein de sauvages et de nègres, la plupart nus jusqu’à la ceinture, et de figure épouvantable, criant et sifflant, comme on nous les représente quand ils s’avancent à une victoire assurée. Tous nos hommes pâlirent, car pas un n’eût été en état de résister. M’adressant alors à mes trois jeunes personnes, qui étaient effrayées, bien qu'elles ne pensassent pas à tant de danger que moi, je leur dis qu'il n’y avait qu’une seule chose à faire : prier Dieu et se mettre sous la protection de la sainte Vierge. Je lui vouai promptement une neuvaine de messes. Déjà le canot nous avait atleints. Les sauvages nous regardèrent un moment comme pétrifiés, et, s'étant arrêtés un peu à côté de nous, il fixèrent attentivement des bouteilles d’eau potable , ies prenant sans doute pour du vin, dont on sait que les indiens sont si fous. Je remarquai aussi qu'ils n'avaient rien à manger. Cependant ils se retirèrent sans nous rien demander. Je crus qu'ils nous

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